La cinquième lâcheté d’un président, c’est d’avoir peur de l’alternance.
Un président qui croit en son œuvre n’a pas peur du jour où il quittera le pouvoir. Il sait que gouverner, ce n’est pas posséder l’État ; qu’un mandat n’est pas une propriété privée ; qu’un peuple n’est ni un héritage familial, ni un marché politique, ni un territoire conquis. Un pays devient réellement stable lorsque ses institutions peuvent survivre au départ de ceux qui le dirigent.
Mais un président qui redoute l’alternance gouverne comme si l’avenir de la nation devait s’arrêter avec lui. Il ne prépare pas la transmission démocratique ; il organise sa conservation. Il ne construit pas des institutions ; il bâtit des protections. Il ne cherche pas à convaincre durablement ; il cherche à verrouiller.
La sortie de transition au Tchad aurait dû ouvrir une respiration démocratique et une trajectoire nouvelle de développement économique et social. Elle a plutôt été suivie d’un durcissement institutionnel : mandat présidentiel porté de cinq à sept ans, suppression de la limitation du nombre de mandats, renforcement de la logique présidentielle. Ce n’est pas une simple révision technique. C’est un message politique : après une transition transformée en transmission du pouvoir du père au fils, le système prépare désormais sa prolongation.
C’est là que la psychologie du pouvoir devient dangereuse.
Le pouvoir prolongé fabrique l’illusion de l’indispensabilité. Au départ, on dit vouloir sauver le pays. Ensuite, on prétend le stabiliser. Puis on affirme que le peuple n’est pas prêt. Enfin, on présente toute alternance comme une menace contre la nation, contre le clan, contre l’ordre établi. Lorsque les contestations montent, le pouvoir entre dans la psychologie du vainqueur assiégé : il ne voit plus des citoyens qui veulent faire mieux ; il voit partout des ennemis qui veulent prendre sa place.
Ainsi naît la confusion entre l’État et un homme.
Celui qui conteste le président devient ennemi de la République. Celui qui critique le gouvernement devient menace contre la stabilité. Celui qui réclame l’alternance devient fauteur de trouble. Celui qui demande des comptes devient suspect. Celui qui organise pacifiquement le peuple devient danger public. Jeunes, anciens, acteurs politiques, citoyens de la diaspora : tous peuvent devenir cibles dès lors qu’ils incarnent l’idée qu’une autre voie est possible.
Quand un pouvoir ne parvient plus à convaincre, il cherche à neutraliser. Les prétextes varient : trouble à l’ordre public, atteinte à la sûreté, détention supposée d’armes, complot imaginaire. Mais le mécanisme reste le même : transformer la parole politique en menace pénale. Même des figures âgées ou historiques de la vie publique peuvent être rattrapées par cette peur, comme si leur seule existence rappelait au pouvoir qu’il n’est pas seul à pouvoir parler au nom du pays. Derrière un Président lâche qui avance malgré tout, il y a des personnes assassinés, des prisonniers politiques, des corps meurtries dans les géôles politiques, des personnes qui finissent par perdre espoir au pays et prennent le chemin de l’exil, des projets de la diaspora enterrés. Il crée les conditions de son propre échec…
Cette peur touche aussi ceux qui ont accompagné le système, du père au fils. Le président lâche ne croit pas au rôle institutionnel de ses propres alliés ; il veut une opposition domestiquée, un dialogue politique dont il fixe seul l’ordre du jour, une médiation réduite à la gestion des soumissions individuelles. Il sent le danger partout, même auprès de ceux à qui il a lui-même confié le rôle d’opposants acceptables. Il n’hésite pas à actionner les institutions de contrôle pour humilier ou s’assurer de la soumission de leaders qui veulent prendre leur rôle au sérieux.
Dans un tel système, l’entourage présidentiel devient lui aussi prisonnier. Chacun doit prouver sa fidélité, afficher son zèle, dénoncer les hésitations, parfois contre sa propre conscience. On actionne la solidarité communautaire, même lorsqu’on sait que la solidarité à un fautif n’existe pas dans la société africaine. La peur ne gouverne pas seulement le peuple ; elle enferme également ceux qui protègent le pouvoir.
L’impasse devient totale lorsque cet entourage finit par croire que sa sécurité dépend exclusivement de la conservation du régime. Il oublie que le peuple veut d’abord avancer, non se venger ; que les cris de la jeunesse traduisent des drames, non une rage aveugle ; qu’un processus de vérité, justice, réparation et réconciliation pourrait justement éviter la répétition des blessures. Mais pour y croire, il faudrait accepter de regarder l’histoire en face et de garantir que les mêmes abus ne se reproduiront plus.
La peur de l’alternance est l’une des grandes maladies de la gouvernance africaine. Elle transforme les Constitutions en instruments de prolongation, les élections en formalités, les institutions en boucliers, les partis dominants en machines d’occupation de l’État, la justice en arme politique et l’administration en appareil de contrôle.
Pourquoi craindre la compétition si l’on croit avoir convaincu le peuple ? Pourquoi verrouiller les institutions si l’on croit être aimé ? Pourquoi changer les règles si l’on croit réellement à la démocratie ? La réponse est simple : le pouvoir sait qu’il n’a pas produit assez de confiance pour accepter librement le jugement du peuple.
Un président courageux accepterait une règle claire : je sers, je rends compte, je pars si le peuple le décide. Il comprendrait que l’alternance n’est pas une humiliation, mais la respiration normale d’une République. Elle permet à un pays de corriger ses erreurs sans guerre, sans vengeance, sans effondrement. Elle protège même les anciens dirigeants, parce qu’elle installe la règle plutôt que la revanche.
La peur de l’alternance vient aussi de l’absence de sortie honorable. Dans les régimes fermés, quitter le pouvoir signifie souvent perdre protection, privilèges et sécurité, surtout lorsque le bilan est chargé d’arbitraire, d’abus, de détournements et de mensonges d’État. C’est pourquoi il faut construire des institutions capables de garantir la paix, la justice et la dignité de tous, y compris de ceux qui quittent le pouvoir. L’alternance pacifique n’est pas seulement un droit du peuple ; elle est aussi une assurance pour ceux qui acceptent de partir.
Mais lorsque l’alternance est bloquée, la colère s’accumule. Lorsque les voies pacifiques sont fermées, la frustration cherche d’autres chemins. L’alternance n’est donc pas un luxe démocratique. Elle est le mécanisme qui permet à une société de changer de direction sans brûler la maison commune. Un pays qui ne peut pas changer ses dirigeants pacifiquement devient un pays fragile.
La peur de l’alternance pousse également le pouvoir à coopter plutôt qu’à réformer. On ne cherche plus à convaincre l’opposition ; on cherche à la diviser. On n’ouvre pas l’État ; on absorbe quelques figures. On ne crée pas un consensus national ; on fabrique des ralliements individuels. Mais la cooptation n’est pas l’alternance. On peut nommer quelques opposants et continuer à fermer l’espace politique. On peut distribuer des postes et refuser le pluralisme. On peut parler d’ouverture tout en gardant intact le mécanisme de confiscation du pouvoir. L’alternance véritable ne consiste pas à faire entrer quelques personnes dans un gouvernement. Elle consiste à accepter que le peuple puisse changer le gouvernement.
La lâcheté du président, c’est de ne pas croire qu’il peut sortir du pouvoir dignement. C’est de ne pas croire qu’un ancien président peut devenir une autorité morale s’il a servi honnêtement ou lorsqu’il s’amende honnêtement. C’est de ne pas croire que l’honneur d’un dirigeant se mesure aussi à sa capacité de quitter le pouvoir sans détruire la nation.
Aucun homme n’est plus grand que le pays. Aucun clan n’est propriétaire de l’État. Aucun parti n’a vocation à gouverner éternellement. Aucune armée ne doit devenir l’assurance-vie politique d’un régime. Aucune Constitution ne doit être taillée pour rassurer les peurs d’un président.
L’alternance n’est pas une menace. Elle est une garantie de paix.
La lâcheté du président est d’avoir peur de l’alternance.
--------------------------------------------
La prochaine étape n’est plus seulement de dénoncer cette peur. Elle est de proposer au Président un chemin de sortie de ses nuits de cauchemar.
Djoret
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique