La troisième lâcheté d’un président, c’est d’avoir peur de l’unité de son peuple.
Un président sûr de lui ne redoute pas que les citoyens se parlent, que les jeunes s’organisent, que les femmes prennent la parole, que les travailleurs revendiquent leur dignité, que les régions se rencontrent, que les communautés se réconcilient, que la diaspora s’implique et que les intelligences nationales se rassemblent autour d’un même rêve. Au contraire, il encourage cette unité, la protège et en fait une force nationale.
Ce rêve commun peut être incarné par un président en exercice lorsqu’il croit réellement à sa mission historique. L’histoire africaine a connu des dirigeants capables de susciter cette fusion avec leur peuple, de Sankara à Ibrahim Traoré et d’autres figures contemporaines devenues symboles de souveraineté et de dignité. Quand un président entre en résonance avec son peuple, celui-ci devient son meilleur rempart contre les adversités internes et externes. Un président lâche, lui, ne croit pas en sa capacité de rassembler son peuple autour d’une vision de développement, de justice et de souveraineté.
Dès lors qu’un pouvoir a peur de l’unité populaire, il gouverne par la division. Il entretient les soupçons entre régions, réveille les blessures communautaires, instrumentalise les appartenances ethniques, religieuses, sociales et politiques. Il veut que chaque groupe craigne l’autre, afin que personne ne regarde ensemble dans la même direction, ni ne voie clairement les failles de son leadership. Cette division ne passe pas seulement par des discours : elle se traduit aussi par des inégalités territoriales programmées, des frustrations entretenues, des finances publiques politisées, des privilèges distribués et des humiliations accumulées.
L’instrumentalisation de l’ethnie en est l’un des ressorts les plus dangereux. L’ethnie associée au pouvoir devient, malgré elle, l’objet de fantasmes, de convoitises et souvent de ressentiments. Elle paie un lourd tribut à la conservation du régime, ses enfants servant de bouclier, de justification ou de chair à canon.
Cette peur de l’unité n’est pas seulement intérieure. Certains partenaires étrangers, historiquement présents à N’Djaména, peuvent trouver avantage à un pouvoir fragile, dépendant et divisant. Une nation tchadienne unie, consciente de ses intérêts et capable de parler d’une seule voix serait moins manœuvrable. Le président lâche trouve ainsi, à l’intérieur comme à l’extérieur, des alliés pour verrouiller sa peur.
Car un peuple divisé se plaint ; un peuple uni exige. Un peuple divisé survit ; un peuple uni transforme l’histoire. Un peuple divisé attend un sauveur ; un peuple uni devient lui-même la solution, et parfois même le bouclier d’un président courageux et visionnaire.
C’est pourquoi tous les pouvoirs fragiles redoutent la convergence des colères. Ils peuvent tolérer des indignations dispersées, des critiques isolées, des frustrations silencieuses. Mais ils craignent le moment où enseignants, fonctionnaires, jeunes sans emploi, paysans, commerçants, femmes, religieux, chefs traditionnels, intellectuels, artistes, syndicats, partis politiques, associations citoyennes et diaspora comprennent qu’ils subissent le même système, même si leurs souffrances prennent des formes différentes. La peur du président n’est donc pas seulement la peur de l’opposition. C’est la peur du peuple lorsqu’il cesse d’être une addition de douleurs privées pour devenir une force collective.
Un pouvoir qui croit en son peuple n’a pas peur d’une marche pacifique, d’une conférence de presse, d’un communiqué, d’un débat ou d’une voix discordante. Il comprend que la contradiction n’est pas une menace contre l’État, mais une respiration normale de la République. On ne réprime pas un peuple que l’on respecte. On ne divise pas un peuple que l’on veut servir. On ne criminalise pas les citoyens que l’on prétend protéger.
Le drame tchadien vient de là : depuis des décennies, le pouvoir préfère gérer des équilibres de peur plutôt que construire une communauté nationale de destin. On distribue les postes pour calmer les clans, on nomme pour équilibrer les régions, on manipule les frustrations, on oppose les mémoires, on transforme la diversité en instrument de contrôle au lieu d’en faire une richesse au service du progrès.
Le drame devient impasse lorsque l’opposition elle-même finit par croire que la paix peut naître de la simple distribution des privilèges ou de l’institutionnalisation mécanique de nos appartenances religieuses, géographiques ou communautaires dans la gouvernance publique. Une telle voie ne produit pas nécessairement la justice ; elle peut seulement juxtaposer les peurs. Or, la paix véritable se construit par le courage, la clarté politique, l’égalité des droits et la refondation de l’État.
Les Présidents lâches adoptent les stratégies Machiaveliques. Or la stratégie du « diviser pour mieux régner » est presque toujours un échec sur le plan du développement. Elle enferme les pays dans la prédation, la méfiance, l’immobilisme et la dépendance. Plusieurs régimes africains ont illustré ce modèle où les ressources nationales servent d’abord la survie d’un clan au pouvoir, au détriment de l’intérêt général. Mais l’histoire montre aussi que ces systèmes finissent rarement dans la sérénité : lorsqu’ils ferment les voies pacifiques de respiration politique, ils ont exposé le pays à des sorties brutales et incertaines.
Le Tchad n’a donc pas besoin d’une unité de façade. Il n’a pas besoin de cérémonies officielles où l’on parle de cohésion pendant que l’injustice fracture le pays. Il a besoin d’une unité réelle : celle qui naît de la justice, de l’égalité des chances, de la reconnaissance mutuelle, du respect de la dignité humaine et de la confiance dans les institutions.
Un président courageux chercherait à devenir l’artisan de cette unité. Il dirait aux Tchadiens : nous avons trop souffert les uns des autres, trop été divisés, trop été instrumentalisés ; bâtissons désormais un État qui protège chacun et n’appartient à personne en particulier, mettons en place une commission vérité, justice, reparation et reconciliation après avoir rempli les conditions de non-repetition.
Mais un président qui a peur de l’unité nationale fait l’inverse. Il surveille, soupçonne, fragmente, neutralise, achète, intimide. Il préfère des citoyens méfiants à des citoyens solidaires, des communautés concurrentes à une nation debout, une opposition dispersée à un peuple rassemblé.
Le pouvoir veut que les Tchadiens se demandent : de quelle communauté es-tu ?
L’avenir exige qu’ils se demandent : quel pays voulons-nous construire ensemble ?
Le pouvoir veut que les jeunes se méfient les uns des autres. L’avenir exige qu’ils s’organisent ensemble. Le pouvoir veut que la diaspora reste dans la nostalgie ou la division. L’avenir exige qu’elle devienne une force de proposition, de financement, de plaidoyer et de reconstruction nationale.
La lâcheté du président est d’avoir peur de cette unité.
Djoret
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique