La lâcheté du président (4/6) : préférer le pays officiel au pays réel
POLITIQUE

La lâcheté du président (4/6) : préférer le pays officiel au pays réel

Par Djoret Tedang Biaka 30 May 2026


La quatrième lâcheté d’un président, c’est de préférer le pays officiel au pays réel.


Le pays officiel est celui des discours, des cérémonies, des communiqués, des slogans, des rapports arrangés et des applaudissements organisés. Dans ce pays-là, les institutions fonctionnent, l’eau est accessible à la majorité de la population, la justice est indépendante, les élections sont transparentes, la jeunesse est écoutée, les libertés sont garanties, les réformes avancent et la paix est consolidée.


Mais le pays réel est tout autre.


Dans le pays réel, les familles peinent à manger correctement. Les fonctionnaires s’appauvrissent. Les jeunes cherchent un avenir qu’ils ne trouvent plus. Les villages attendent l’eau, les routes, les services publics de base. Les écoles manquent de moyens. Les hôpitaux manquent de dignité. La justice inspire la peur au lieu de garantir la confiance. Les voix critiques sont surveillées, arrêtées ou poussées au silence. Et trop souvent, quand les citoyens demandent des comptes, le pouvoir leur répond par la menace, la prison ou le mépris, via des institutions aux ordres.


Dans le pays officiel, l’électricité est tondol; dans le pays réel, les coupures d’obscurité sont saluées par de grands cris de joie des enfants comme des evenements rares. Dans le pays officiel, on discoure sur le vivre-ensemble, l’amour de la patrie; dans le pays réel, on pille les ressources aurifères et les postes juteux et les grades sont reservés aux membres du clan.

C’est cette distance entre le pays officiel et le pays réel qui tue la confiance.


Un président courageux n’a pas peur du réel. Il accepte les faits, les chiffres, les rapports, les alertes, les contradictions. Il sait qu’un pays ne se redresse pas en maquillant ses blessures. Il regarde l’école telle qu’elle est, l’hôpital tel qu’il fonctionne, l’administration telle qu’elle traite le citoyen, la justice telle qu’elle est perçue, la pauvreté telle qu’elle détruit les familles, la jeunesse telle qu’elle désespère.


Mais un président qui a peur de la vérité préfère le décor à la réalité. Il écoute les laudateurs sur les médias publics plutôt que la diversité des opinions. Il préfère les cérémonies aux résultats, les discours aux réformes, les remaniements de façade aux ruptures profondes. Il veut que l’on parle de stabilité quand il y a étouffement, d’ordre quand il y a peur, de réconciliation quand il y a exclusion, de réforme quand les anciennes pratiques continuent.


Le mensonge d’État ne consiste pas seulement à cacher une information. Il consiste à fabriquer un pays officiel qui n’existe pas, pendant que le pays réel souffre en silence. Il consiste aussi à instrumentaliser les crises pour neutraliser les contestations, pour justifier les échecs.


Un pouvoir sûr de lui n’a pas besoin d’emprisonner la vérité. Il lui répond : par des résultats, des audits, des débats publics, des politiques sociales crédibles, une justice impartiale, des données publiques, des sanctions contre les abus et des réformes vérifiables.


Lorsqu’au contraire les arrestations se multiplient, que les abus dénoncés restent sans sanctions visibles, que les enquêtes annoncées n’aboutissent pas, que les responsabilités politiques ne sont jamais assumées, le soupçon remonte naturellement vers le sommet de l’État. Car dans une République, le silence du pouvoir face à l’injustice, aux faux rapports et aux échecs devient lui-même un acte politique.


Un président n’est pas responsable de chaque faute individuelle commise dans l’administration, l’armée ou la justice. Mais il devient politiquement responsable lorsque les fautes se répètent, lorsque les victimes n’obtiennent pas justice et lorsque le mensonge officiel devient la seule réponse au malaise national.


Lorsque la vérité devient impossible à étouffer, le président lâche dénonce les “faux rapports”, accuse ses collaborateurs, annonce des remaniements, mais refuse de toucher au cœur du système, par peur et/ou par confort devant les discours apaisants des laudateurs. Il change les chaises, pas les méthodes. Il remplace les visages, pas les logiques de loyauté, de rente et d’impunité.


La peur de la vérité est une peur profondément psychologique. Elle vient de l’insécurité intérieure du pouvoir. Un dirigeant qui ne croit pas à sa propre légitimité cherche à contrôler le récit national. Il veut que l’on parle de stabilité quand il y a étouffement. Il veut que l’on parle d’ordre quand il y a peur. Il veut que l’on parle de réconciliation quand il y a exclusion. Il veut que l’on parle de réforme quand il y a continuité des pratiques anciennes.


Gouverner par la vérité, ce serait publier les audits, protéger les lanceurs d’alerte, laisser les journalistes enquêter, garantir l’indépendance des magistrats, accepter les débats contradictoires, évaluer les politiques publiques et rendre compte au peuple. La vérité n’est pas seulement une valeur morale ; elle est une méthode de gouvernement.


Dire la vérité sur le Tchad n’est pas trahir le Tchad. C’est refuser que la souffrance des citoyens soit maquillée par des communiqués. C’est refuser que la peur soit appelée paix, que la soumission soit appelée stabilité, que le silence soit présenté comme adhésion.


La vérité n’est pas une arme contre la République. Elle est le début de sa guérison.

La lâcheté du président est de préférer le pays officiel au pays réel.


Mais combien de “pays officiels” faudra-t-il encore détruire pour que le pays réel ait enfin droit à la parole ?


Djoret

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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