La deuxième lâcheté d’un président, c’est de ne pas croire en sa capacité à bien s’entourer.
Bien s’entourer ne consiste pas à remplir un gouvernement, distribuer des postes, récompenser des fidélités, absorber des adversaires ou calmer des clans. C’est accepter qu’aucun homme, même au sommet de l’État, ne peut transformer seul un pays.
Un président sûr de lui n’a pas peur des compétences. Il recherche les personnalités fortes, les esprits libres, les technocrates exigeants, les cadres expérimentés, les jeunes audacieux, les femmes capables, les experts de la diaspora, les entrepreneurs et les bâtisseurs. Il les écoute, les protège, les responsabilise et leur donne les moyens d’agir.
Mais lorsqu’un président doute de sa légitimité, il ne cherche pas les meilleurs. Il cherche les plus rassurants. Il ne forme pas une équipe de mission ; il assemble une cour de loyautés. Il ne s’entoure pas de serviteurs de l’État, mais de protecteurs de son confort politique. Il sanctionne les indépendants d’esprit, humilie les voix libres et se réfugie dans le clan, le cercle, le parti ou le réseau.
C’est là que commence la faillite de l’État.
Le Tchad ne manque pas de compétences. Il manque d’un pouvoir capable de leur faire confiance. Le pays regorge de cadres formés, de fonctionnaires expérimentés, d’agriculteurs inventifs, d’entrepreneurs courageux, de femmes organisées, d’experts nationaux et de membres de la diaspora prêts à contribuer. Mais trop souvent, ces forces sont tenues à distance parce qu’elles ne viennent pas du bon cercle.
Un président courageux comprendrait que le Tchad ne peut pas être gouverné comme un butin. Il saurait que l’administration ne doit pas être un cimetière de talents, mais un instrument de transformation. Les nominations ne sont pas des faveurs privées : ce sont des actes publics qui engagent l’avenir de millions de citoyens.
La vraie question n’est donc pas de savoir combien de ministres composent un gouvernement, ni quelles régions, partis ou sensibilités il prétend représenter. La vraie question est : cette équipe est-elle construite pour transformer le Tchad ou pour stabiliser le pouvoir ?
On peut ouvrir un gouvernement sans ouvrir l’État. On peut nommer des opposants sans accepter l’alternance. On peut intégrer des figures nouvelles sans changer les méthodes anciennes. On peut parler de réforme tout en conservant l’arbitraire, le clientélisme, la centralisation, l’exclusion et la peur.
Lorsque les gouvernements deviennent des équilibres politiques, ils cessent d’être des instruments de transformation. On nomme pour satisfaire, on reconduit pour ne pas fâcher, on récompense pour fidéliser, on intègre pour neutraliser, on distribue pour acheter le silence. Et pendant ce temps, le peuple attend : l’eau potable, des écoles dignes, des hôpitaux humains, des routes praticables, une justice indépendante, des emplois décents, une administration respectueuse et un État qui protège au lieu d’humilier.
La lâcheté du président, c’est donc de préférer des collaborateurs dociles à des serviteurs compétents. C’est de craindre les intelligences capables de dire non. C’est de confondre fidélité personnelle et loyauté républicaine. Or, la vraie loyauté n’applaudit pas tout. Elle ose dire : Monsieur le Président, cette décision est mauvaise pour le pays. Elle refuse de maquiller les chiffres, de cacher les échecs, de tromper le peuple et de transformer les conseils de ministres en cérémonies d’approbation.
La compétence dérange parce qu’elle oblige à rendre compte. Elle exige des procédures, des audits, de la transparence, de la probité, de l’expérience, du management et des résultats. Elle menace les caisses noires, les marchés truqués, les rentes protégées et les réseaux financés par l’État. Bien s’entourer, c’est donc accepter de gouverner à découvert. C’est ce qu’un président lâche ne supporte pas.
Cette lâcheté a un prix : le développement sacrifié. Quand les écoles ne se construisent pas, quand les centres de santé deviennent des mouroirs, quand les entreprises stagnent, quand les jeunes partent ou se révoltent, le pouvoir répond souvent par la répression. Mais les prisonniers politiques, les leaders assassinés, poussés à l’exil, les manifestations interdites ou reprimées sont justement le miroir le plus cruel de l’échec du président lâche : ils rappellent qu’il n’a pas su convaincre, réformer, écouter ni gouverner autrement.
Le Tchad ne sera pas transformé par des applaudisseurs. Il le sera par des bâtisseurs : des responsables qui connaissent leurs dossiers, vont sur le terrain, comprennent la souffrance des citoyens, mobilisent les ressources, évaluent les politiques publiques et acceptent la sanction des résultats.
La vraie peur du pouvoir tchadien n’est peut-être pas l’opposition. C’est la compétence. Parce que la compétence expose l’imposture, révèle les occasions perdues et prouve que la misère n’est pas une fatalité, mais le produit d’un mauvais gouvernement.
Un président qui ne croit pas en sa capacité à bien s’entourer condamne son pays à l’immobilisme. Il transforme l’État en refuge pour courtisans, étouffe les énergies nationales, bloque les générations, fabrique l’exil des talents et laisse le peuple payer le prix de son insécurité politique.
Mais le Tchad n’est pas condamné à cette médiocrité organisée. Il existe une autre voie : celle d’un État fondé sur la compétence, la justice, la transparence, la responsabilité et l’intelligence collective.
La lâcheté du président est de ne pas croire qu’un tel État est possible.
Djoret
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique