MON LIVRE EST SORTI !
MON LIVRE EST SORTI !
28 November 2025 à 19:30

MON LIVRE EST SORTI !

C’est officiel : Sans armes – De la statistique à la lutte citoyenne. Chronique d’un engagement est désormais disponible en version numérique sur la plateforme de mon éditeur.Dans...

En savoir plus
Direct sur ma page Facebook
Sans armes – De la statistique à la lutte citoyenne
Sans armes – De la statistique à la lutte citoyenne
27 November 2025 à 19:30

Sans armes – De la statistique à la lutte citoyenne

Je vous invite, en frères et sœurs de combat pour un Tchad prospère et inclusif, au lancement en ligne de mon livre« Sans armes – De la statistique à la lutte citoyenne. Chronique...

En savoir plus
Sur Sibikan Media (YouTube)
Biaka Tedang Djoret

BTD

Biaka Tedang Djoret

Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques

Biaka Tedang Djoret
Mon engagement

Biaka Tedang Djoret Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques

Je suis Biaka Tedang Djoret, expert en finances publiques, praticien des réformes budgétaires et citoyen engagé pour la refondation du Tchad. Depuis plusieurs années, mon travail se situe au croisement de trois exigences : comprendre l’État, transformer ses pratiques et rapprocher l’action publique des besoins réels des citoyens. Mon parcours professionnel m’a conduit à accompagner des administrations publiques africaines dans la modernisation de leurs finances publiques, la préparation budgétaire, la programmation pluriannuelle, le budget-programme et le renforcement des capacités institutionnelles.

Mon engagement est né d’une conviction simple : le Tchad ne manque ni de talents, ni de ressources, ni d’énergie citoyenne ; il manque surtout d’un État juste, compétent et responsable, capable de transformer ces forces en progrès partagé. Je crois à la dignité humaine, à la vérité des faits, à la force des règles, à la justice, au mérite et au dialogue. Mon action publique, mes écrits et mes initiatives s’inscrivent dans une démarche pacifique, exigeante et profondément citoyenne : refuser la peur sans céder à la violence, dénoncer l’injustice sans renoncer à l’espérance, et proposer des solutions concrètes pour que chaque Tchadien puisse se sentir reconnu, protégé et utile à la construction nationale. Mes champs d’action - Finances publiques et réforme de l’État J’accompagne les réformes budgétaires, l'analyse macroéconomique, le budget-programme, la modernisation des outils de gestion publique et le renforcement des capacités administratives. - Réflexion politique et citoyenne J’écris et j’interviens sur la gouvernance, la démocratie, la dignité, la justice, la peur politique, la reconstruction nationale et l’avenir du Tchad. - Statistique citoyenne Je défends l’usage des données comme instrument de redevabilité, de participation citoyenne et d’amélioration des politiques publiques. - Innovation sociale et incubation Je soutiens les initiatives locales, associatives et entrepreneuriales capables de produire des solutions concrètes pour les communautés. Une phrase pour résumer mon engagement Je crois en un Tchad où les chiffres disent la vérité, où les règles protègent les citoyens, où la jeunesse construit l’avenir et où la politique redevient un service rendu à la dignité humaine. Rejoindre la dynamique Ce site rassemble mes réflexions, mes publications, mes projets et mes engagements. Il est conçu comme un espace de dialogue, de proposition et de mobilisation pour celles et ceux qui croient qu’un autre avenir est possible pour le Tchad et pour l’Afrique. Découvrir mes réflexions Lire mon parcours Me contacter

Suivez-moi sur :

Actualités

Dernières réflexions

COMPRENDRE ET TRANSFORMER LE CRÉDIT BANCAIRE AU TCHAD Pourquoi le crédit est cher, rare et concentré — et comment le remettre au service des Tchadiens  - Série: Contribution au débat économique national
ECONOMIE

COMPRENDRE ET TRANSFORMER LE CRÉDIT BANCAIRE AU TCHAD Pourquoi le crédit est cher, rare et concentré — et comment le remettre au service des Tchadiens - Série: Contribution au débat économique national

COMPRENDRE ET TRANSFORMER LE CRÉDIT BANCAIRE AU TCHAD Pourquoi le crédit est cher, rare et concentré — et comment le remettre au service des Tchadiens - Série: Contribution au débat économique national

Avant-proposJ'ai commencé à m'intéresser à la question du coût du crédit il y a quelque temps, à la lecture du rapport de la BEAC consacré à l'évolution des taux débiteurs pratiqués par les établissements de crédit dans la CEMAC au premier trimestre 2026. Les données que j'ai progressivement rassemblées m'ont permis de me forger une première conviction sur les difficultés d'accès au financement et sur la place, encore trop réduite, du crédit dans notre économie.Puis l'actualité m'a conduit à approfondir cette réflexion. À la faveur de l'audience accordée, le 24 juillet 2026, par le président de la République au gouverneur de la BEAC — dans le prolongement de plusieurs réunions des responsables économiques et financiers de la CEMAC tenues à N'Djamena, avec un intérêt particulier porté au Tchad —, mon attention s'est fixée sur une fragilité décisive : le niveau préoccupant des créances douteuses dans le système bancaire tchadien.Pourquoi cette question est-elle devenue si importante ? Que révèle-t-elle de l'état de notre économie, du fonctionnement de nos banques et des difficultés qu'éprouvent les entreprises et les ménages à accéder au crédit ? Les éléments que j'ai découverts en creusant le sujet méritent, me semble-t-il, d'être portés au débat public.C'est donc avec cette analyse que j'inaugure une nouvelle série : « Contribution au débat économique national ».L'accès au crédit n'est en effet pas une affaire d'experts : c'est une question de dignité, d'emploi et de souveraineté économique. Quand une jeune diplômée ne peut pas financer son atelier, quand un agriculteur ne peut pas équiper sa ferme, quand une commerçante doit renoncer à s'agrandir, c'est tout le pays qui se prive de ses propres forces. Ce document, fondé sur les données les plus récentes de la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) et des grandes institutions internationales, cherche moins à désigner des responsables qu'à comprendre des mécanismes et à proposer des solutions. Il est offert au débat public, dans l'espoir d'aider à faire du crédit un levier pour tous les Tchadiens. Biaka Tedang DjoretIngénieur Statisticien Economiste  En brefLe crédit bancaire au Tchad présente quatre traits : il est cher (et plus cher qu'il n'en a l'air), concentré sur quelques grandes entreprises et l'État, rare au regard de l'économie, et bref (presque jamais à long terme). Mais le paradoxe le plus frappant est ailleurs : les banques ne manquent pas d'argent — elles en regorgent — et pourtant elles prêtent peu. Comprendre pourquoi cette liquidité ne se transforme pas en crédit productif est le cœur de cette note.Quatre chiffres. Au Tchad, les frais représentent en moyenne 55 % du coût d'un crédit ; seuls 20 % des adultes ont un compte ; le crédit privé équivaut à environ 4 % du PIB (parmi les plus bas du monde) ; et 88 % des emplois sont informels — or l'informel n'a presque pas accès au crédit.La note montre aussi que ce n'est pas une fatalité : l'UEMOA, qui partage la même monnaie et le même ancrage à l'euro, finance bien mieux ses PME et son économie. Le problème tient donc moins à la monnaie qu'à la structure du marché, au comportement des banques et au rôle ambivalent de l'État.PARTIE I — LE DIAGNOSTIC : un crédit cher, concentré, rare et bref1. Cher : le vrai prix du créditQuand on emprunte, on regarde le « taux d'intérêt » affiché. Mais la facture réelle comprend bien d'autres lignes : frais de dossier, commissions, assurances, frais de tenue de compte, taxes. L'addition complète de tous ces elements porte un nom : le Taux Effectif Global (TEG). C'est lui qui dit le vrai coût.Au Tchad, sur le coût total d'un prêt, l'intérêt ne pèse en moyenne que 45 % : les 55 % restants sont des frais. C'est unique en zone CEMAC, où la moyenne est inverse. Pour certains emprunteurs publics, les frais atteignent près de 90 % du coût – c’est le cas de l’Administration publique au Tchad, une exception.Cas du Tchad Une image : un billet d'avion à « 50 000 FCFA » qui, taxes et services ajoutés, vous est facturé 110 000 FCFA. Le prix affiché n'était pas le vrai prix.Le coût caché : les paiements informelsÀ ces frais officiels peut s'ajouter un coût invisible et illégal : un paiement « sous la table » qu'un agent du service des crédits d’une banque réclame parfois pour faire avancer un dossier. Ce paiement n'est écrit nulle part et n'entre dans aucune statistique. Le contexte y est propice — sur l'indice mondial de la corruption, le Tchad se classe 157e sur 182 pays. Conséquence : le coût réel du crédit dépasse sans doute le TEG officiel, et le crédit va à « qui paie ou qui connaît quelqu'un » plutôt qu'au meilleur projet. Il s'agit d'une analyse structurelle : aucune institution ni personne n'est visée, et ce coût caché reste, par nature, non mesuré.2. Concentré : à qui va le créditLe crédit n'est pas réparti également. La quasi-totalité va aux entreprises, très peu aux ménages, et l'essentiel aux grandes entreprises et aux marchés de l'État. Une grande partie de ce que les banques comptabilisent au Tchad n'est d'ailleurs pas de l'argent décaissé, mais des garanties de marchés publics (cautions), ce qui gonfle les chiffres et fait paraître le coût moyen trompeusement bas.L'angle mort : l'informel, là où se créent les emploisVoici la contradiction la plus lourde de sens. Au Tchad, environ 88 % des emplois sont informels ; en Afrique subsaharienne, l'informel fait vivre plus de 70 % de la population active et génère, dans des pays voisins, l'essentiel des créations d'emplois. C'est donc là — petits commerces, artisanat, agriculture, transport, services — que se crée le plus d'emplois.Or c'est précisément ce secteur qui n'a presque aucun accès au crédit bancaire : pas de comptes, pas de garanties classiques, pas d'historique, pas de papiers. La microfinance, qui le sert en partie, reste minuscule (son bilan ne pèse qu'environ 8 % de celui des banques). Le système finance donc ce qui crée le moins d'emplois et délaisse ce qui en crée le plus : c'est un gisement d'activité laissé en jachère, et une majorité de femmes en première ligne.3. Rare : un crédit minuscule au regard de l'économieRapporté à la richesse produite, le crédit privé tchadien représente environ 4 % du PIB, contre une moyenne mondiale supérieure à 50 %. Le Tchad figure parmi la poignée de pays au crédit le plus rare de la planète, et seuls 20 % des adultes ont un compte, contre 90 % au Kenya ou 81 % en Afrique du Sud.Pays / zoneCrédit privé / PIBAdultes ayant un compteTchad≈ 4 %20 %CEMAC (moyenne)≈ 6 %faibleUEMOA (Afrique de l'Ouest)≈ 11 %—Kenya17 %90 %Maroc / Maurice52 %Maurice 89 %Afrique du Sud61 % (90 % tous prêteurs)81 %Moyenne mondiale≈ 52-56 %79 %Source : Banque mondiale, Global Findex 2025 (possession de compte) ; FERDI / Banque mondiale, crédit au secteur privé en % du PIB (≈ 2023) ; BEAC pour le Tchad. Le ratio « 90 % tous prêteurs » de l'Afrique du Sud inclut les prêteurs non bancaires.À cette rareté s'ajoute une fragilité : selon le FMI, fin 2023, près d'un tiers des prêts au Tchad (31,5 %) n'étaient pas remboursés normalement, et le secteur bancaire manquait de fonds propres — ce qui pousse les banques à prêter encore moins, et seulement aux plus sûrs.4. Bref : le crédit finance le présent, pas l'avenirUn crédit peut être court (quelques mois) ou long (10 à 25 ans, pour une maison, une usine, une plantation), en fonction de la durée accordée pour rembourser totalement. La part du long terme dit si un système finance l'avenir ou seulement le quotidien. Sur ce critère, l'Afrique se sépare nettement.Zone / paysLong terme (% des nouveaux crédits)Crédit hypothécaire / PIBCEMAC~4-5 %< 1 %— Tchad4,8 %< 1 %— Gabon1,9 %< 1 %UEMOA~10-12 %faibleMaghreb (Maroc / Tunisie)—18 % / 9 %Afrique australe (Afr. du Sud)—34 %Autres (Nigeria, Ghana, Kenya…)très faible< 1 %Source : BEAC, rapport du 1er trimestre 2026 (CEMAC, Tchad, Gabon) ; BCEAO (UEMOA) ; Making Finance Work for Africa / Banque mondiale (crédit hypothécaire en % du PIB).La CEMAC ferme la marche : à peine 4-5 % de long terme, contre 10-12 % en UEMOA et un crédit immobilier qui, en Afrique du Sud, représente à lui seul ~60 % de l'encours. Prêter longtemps exige des ressources stables, des garanties qu'on peut faire valoir, de la stabilité et un marché profond — autant d'atouts que le Tchad n'a pas encore.PARTIE II — POURQUOI ? Les racines du paradoxe5. Le cœur du problème : pourquoi l'argent ne devient pas créditVoici le paradoxe central. Les banques de la sous-région ne manquent pas de liquidités — elles en ont trop. On parle de « surliquidité » : des réserves dormantes (de l'ordre de 1 450 milliards FCFA d'excédent) que les banques accumulent au lieu de prêter. Le FMI l'a souligné, et la Banque centrale en est venue à « stériliser » ces réserves oisives. La vraie question n'est donc pas « manque-t-on d'argent ? » mais « pourquoi cet argent ne se transforme-t-il pas en crédit productif ? »Cinq raisons, qui se renforcent mutuellement peuvent être évoquées:•     Prêter est risqué. Avec près d'un tiers de prêts non remboursés, des garanties difficiles à saisir et peu d'information sur les emprunteurs, le risque est élevé — les banques s'abstiennent.•     Une alternative plus sûre existe. Pourquoi prêter à une PME risquée quand l'État emprunte en grande quantité et rembourse sûrement ? Les banques placent leur argent en titres publics (de 1 000 milliards FCFA en 2018 à près de 5 800 en 2022) plutôt qu'au secteur privé. On parle d’éviction.•     Peu de concurrence. Sur chaque marché national, deux ou trois banques dominent. Sans pression concurrentielle, elles n'ont pas besoin de courir après de nouveaux emprunteurs (voir section 6).•     Le régime monétaire. L'ancrage à l'euro et la libre circulation des capitaux permettent de placer la liquidité en lieu sûr plutôt que de l'engager dans un crédit local risqué (voir section 8).•     Des projets « bancables » rares. Informalité, papiers manquants, climat des affaires difficile : du côté de la demande aussi, les dossiers solides sont peu nombreux.La comparaison éclaire tout : dans les marchés profonds (Afrique du Sud, Maroc), les banques transforment leur liquidité en crédits longs. En CEMAC, la même liquidité dort ou finance l'État. La surliquidité n'est pas un mystère : c'est le résultat logique d'incitations qui rendent le non-crédit plus rentable et plus sûr que le crédit. La changer suppose de changer ces incitations.6. Des banques peu poussées à prêterIl ne s'agit pas de faire le procès des banques, mais de comprendre leur logique. On les présente souvent comme prudentes par nécessité ; c'est en partie vrai, mais incomplet : leur comportement relève aussi d'un choix stratégique rationnel dans un marché peu concurrentiel.Le marché est un oligopole de fait : la zone compte 55 banques, mais sur chaque marché national deux ou trois acteurs concentrent l'essentiel (au Tchad, les deux premières banques pèsent près des deux tiers du crédit). Les barrières à l'entrée sont élevées, et la recherche montre qu'un durcissement de ces barrières se traduit directement par des taux plus élevés. Moins de concurrence, c'est moins d'incitation à baisser les prix et à prospecter de nouveaux clients.S'y ajoute une stratégie d'évitement du risque : les banques préfèrent les placements sûrs (titres d'État, trésorerie), sélectionnent les clients les plus solides et délaissent PME, ménages et informel. Le résultat ? Elles sont très rentables tout en prêtant peu : leurs profits ont atteint près de 450 milliards FCFA en 2024 et leur rendement dépasse de loin celui des banques de la zone euro. Une rentabilité élevée sur un petit volume de crédit ressemble davantage à une rente qu'à un financement actif de l'économie.7. Pourquoi tant d'impayés ?Fin 2023, près d'un tiers des prêts au Tchad (31,5 %) n'étaient pas remboursés normalement — presque le double de la moyenne CEMAC. Pourquoi tant d'impayés ? La réponse tient moins à des « mauvais payeurs » privés qu'à un enchaînement qui part de l'État.Le crédit tchadien est massivement adossé à l'État et aux marchés publics. Le circuit est simple: l'État commande des travaux et des fournitures ; l'entreprise emprunte à la banque pour les exécuter ; l'État paie en retard — ou pas du tout ; l'entreprise ne peut plus rembourser ; le prêt devient une créance douteuse. La santé des banques est donc arrimée à la discipline de paiement de l'État. Le régulateur lui-même (COBAC) le confirme : la hausse des impayés vient de la fragilité budgétaire des États et de l'accumulation d'arriérés, surtout dans le pétrole, le bâtiment et l'hôtellerie.A cette fragilité budgetaire – malheureusement non reconnue par les Autorités, il faut ajouter la concentration du crédit (la défaillance d'un seul secteur ou d'un gros client suffit à faire bondir les impayés), des banques publiques sous-capitalisées, une information de crédit encore naissante et un recouvrement lent. Et c'est là que la boucle se referme : échaudées par ces impayés, les banques préfèrent placer leur argent en titres d'État plutôt que de prêter au privé — ce qui nourrit la surliquidité et l'éviction décrites plus haut. Rompre ce cercle suppose d'abord que l'État paie ses fournisseurs à temps.8. L'État face à ses rôles contradictoiresL'État occupe dans le crédit une position ambivalente, en jouant simultanément quatre rôles qui se contredisent :•     Garant. Il promet (ou est appelé à créer) des fonds de garantie pour encourager les banques à prêter au privé.•     Régulateur. Via la Banque centrale et la COBAC, il fixe les règles, plafonne l'usure et prône la transparence.•     Émetteur de titres. Il émet massivement de la dette que les banques achètent — ce qui absorbe la liquidité et « évince » le secteur privé.•     Premier emprunteur. Il est le client le plus gros et le plus sûr des banques, qui préfèrent donc lui prêter à lui plutôt qu'aux entreprises.À cela s'ajoute parfois un cinquième rôle, propriétaire : l'État détient des banques publiques souvent fragiles (au Tchad, deux d'entre elles sont en restructuration ; au Cameroun, une grande banque vient d'être nationalisée). La contradiction est manifeste : comme emprunteur et émetteur, l'État absorbe le crédit qu'il dit vouloir, comme garant et régulateur, favoriser. Cette tension n'est pas propre à un gouvernement : elle est inscrite dans la structure même du système — et c'est précisément pourquoi elle peut être réformée.9. La monnaie : le franc CFA et l'ancrage à l'euroOn ne peut pas parler du crédit sans parler de la monnaie. Le franc CFA repose sur quelques principes : un ancrage fixe à l'euro, la libre circulation des capitaux avec la zone euro, et une garantie de convertibilité du Trésor français. Ce régime a deux effets sur le crédit.D'une part, il contraint la politique de taux : pour défendre la parité et ses réserves, la BEAC ne peut pas mener une politique de taux librement expansionniste. D'autre part, la libre transférabilité permet aux capitaux de partir vers la zone euro ou de préférer des placements sûrs à l'étranger plutôt qu'un crédit local risqué — un canal qui peut alimenter la surliquidité et la fuite des capitaux.Ce régime nourrit un débat de souveraineté légitime : pour ses détracteurs, l'ancrage à un euro fort pénalise les exportations, favorise les importations et « draine » l'épargne africaine ; pour ses défenseurs, la parité fixe apporte la stabilité, limite l'inflation et la spéculation, et la fuite des capitaux tient surtout à la crainte de dévaluation, non au régime lui-même.Une nuance décisive : l'UEMOA partage exactement la même monnaie et le même ancrage à l'euro, et finance pourtant bien mieux son économie. La monnaie est donc une contrainte commune, pas l'explication des faiblesses propres à la CEMAC. Le débat monétaire est important, mais il ne saurait servir d'alibi au sous-financement.10. Deux unions, deux résultats : la CEMAC face à l'UEMOALa meilleure preuve que rien n'est inéluctable, c'est l'union jumelle. Même franc CFA, même ancrage, même garantie — et pourtant l'UEMOA fait nettement mieux sur presque tous les plans.IndicateurCEMACUEMOATaux directeur (banque centrale)4,75 %3,00 %Coût du créditTEG 12,38 % (tout compris)~6,8 % (hors frais)PME / MPME dans le crédit aux entreprises22,5 %52 %Long terme (% des nouveaux crédits)~4-5 %~10-12 %Crédit privé / PIB~6 %~11 %Source : BEAC, rapport du 1er trimestre 2026 ; BCEAO, Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024 (juillet 2025) ; FERDI / Banque mondiale (crédit/PIB). Les coûts ne sont pas strictement comparables : le TEG de la CEMAC inclut les frais, le taux de l'UEMOA en est exprimé hors frais.L'UEMOA applique aussi un plafond légal de l'usure plus lisible (le coût total d'un crédit bancaire ne peut dépasser 14 % depuis juin 2026, sous peine de sanction), publie des grilles de tarifs harmonisées et impose des services bancaires de base gratuits  - cela change tout. Surtout, ses PME captent plus de la moitié du crédit aux entreprises, contre moins d'un quart en CEMAC. La différence ne vient donc pas de la monnaie, mais de la concurrence, de la gouvernance, de la moindre dépendance au pétrole et du comportement de l'État. Autrement dit : la CEMAC peut faire mieux, car son voisin le fait déjà.PARTIE III — QUE FAIRE : des solutions priorisées11. Un programme, par ordre de prioritéUn crédit cher, rare, concentré et bref freine l'emploi, l'investissement et la diversification. Voici comment y remédier, du plus rapide au plus structurel.A. Gains rapides (0–12 mois) — peu coûteux, fort effet•     Rendre gratuit les services bancaires de base (tenue de compte, frais de dossier, etc.). Supprimer les sources alternatives de recettes pour les banque les pousse à chercher de recettes au cœur de son metier qui est de prêter.•     Créer un Observatoire national du crédit. Une structure légère qui publie chaque trimestre, en accès libre, le coût réel du crédit (intérêt et frais séparés) par banque et par type de client, la répartition du crédit, les délais et les taux de refus. Rendre ces chiffres publics crée une pression par la transparence et arme citoyens, PME et journalistes. C'est la mesure-phare : peu coûteuse, immédiate, et elle éclaire toutes les autres.•     Imposer un prix unique « tout compris ». TEG affiché en clair, barème comparatif des banques, simulateur par SMS et internet.•     Numériser la demande de crédit. Dépôt et décision tracés de bout en bout, pour supprimer les arrangements de guichet et les paiements informels.•     Activer pleinement le fichier de crédit (BIC). Récompenser les bons payeurs par un meilleur accès et un meilleur taux.B. Réformes structurelles (1–3 ans)•     Un Fonds national de garantie partagée. L'État prend une part du risque pour les PME, les jeunes, les agriculteurs et l'informel : ainsi, la banque osera prêter, le TEG baissera.•     Réformer les garanties. Registre électronique des sûretés mobilières (gager un stock, un véhicule, du matériel), accélération des titres fonciers (urbain et rural) et des délais de saisie.•     Désamorcer l'éviction par l'État. Plafonner la part des titres publics dans les bilans bancaires, allonger leur maturité, améliorer la signature publique, et orienter une partie de l'épargne vers le privé — passer de l'éviction à l'entraînement.•     Raviver le marché interbancaire et la concurrence. Faire circuler la surliquidité des banques excédentaires vers les autres, et abaisser les barrières à l'entrée pour stimuler la concurrence.C. Paris innovants (moyen terme)•     Donner un historique de crédit à l'informel. Utiliser le mobile money et les factures d'eau, d'électricité et de téléphone pour évaluer ceux qui n'ont jamais emprunté — la clé pour financer enfin le secteur qui crée le plus d'emplois.•     Le crédit sur récolte. Le récépissé d'entrepôt : l'agriculteur gage son stock entreposé et certifié pour obtenir un crédit de campagne.•     Financer le long terme. Facilité de refinancement dédiée, mobilisation de l'épargne de retraite et d'assurance, obligations « diaspora », refinancement hypothécaire.•     Assainir et verdir. Marchés publics numériques et transparents (e-procurement) ; lignes de crédit vertes garanties pour l'adaptation au climat au Sahel.ConclusionLe crédit tchadien est aujourd'hui cher, rare, concentré et bref — et, paradoxe central, les banques disposent de liquidités qu'elles ne transforment pas en financement productif. Ce n'est pas une fatalité : l'union voisine, à monnaie identique, fait mieux. Le problème est structurel, et donc réformable.Remettre l'argent au travail suppose de la transparence, un partage du risque, plus de concurrence et une innovation au service du plus grand nombre — à commencer par celles et ceux que le système ignore aujourd'hui : les ménages, les petites entreprises et l'immense secteur informel, là où se crée l'essentiel des emplois. Faire du crédit un droit que l'on peut saisir, et non un privilège réservé à quelques-uns, est l'une des clés de la prospérité partagée et de la souveraineté économique du Tchad.  Précautions méthodologiques et limitesPar souci de rigueur et de transparence, voici les limites assumées de cette analyse :•     Comparaisons de coûts. Les coûts du crédit de la CEMAC correspondent au TEG (tout compris), tandis que certaines comparaisons internationales portent sur le taux d'intérêt seul, hors frais ; ces écarts de définition ont été signalés là où ils comptent.•     Le coût caché n'est pas chiffré. Il n'existe pas de mesure des paiements informels propre au Tchad — précisément parce qu'ils sont dissimulés. On en décrit le risque structurel, pas un montant.•     Des données de millésimes différents. Rapport BEAC (1er trimestre 2026), inclusion (2024), crédit/PIB (≈ 2023) : ce sont des ordres de grandeur robustes, pas des comparaisons à la décimale.•     Le PIB pétrolier minore certains ratios. Dans les pays pétroliers, le crédit/PIB est tiré vers le bas par un PIB gonflé par la rente ; le Tchad reste néanmoins très bas sur toutes les mesures.•     Microfinance et demande sous-explorées. La microfinance (qui sert une partie de l'informel) et les contraintes de demande (qualité des projets, climat des affaires) mériteraient une étude dédiée.BibliographieBanque des États de l'Afrique centrale (BEAC). Évolution des taux débiteurs pratiqués par les établissements de crédit dans la CEMAC, 1er trimestre 2026.Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO). Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024, juillet 2025.Conseil des Ministres de l'UMOA. Décision n°19 du 29 décembre 2025 fixant le taux de l'usure dans les États membres de l'UMOA (TAEG bancaire à 14 %, applicable au 1er juin 2026).Banque mondiale. The Global Findex Database 2025.Banque mondiale / FERDI. Crédit au secteur privé (% du PIB), bases de données, ≈ 2023.Banque mondiale. Tchad — Vue d'ensemble et Mémorandum économique (emploi informel ≈ 88 %).Fonds monétaire international (FMI). Tchad — Consultations au titre de l'article IV, 2024 (créances douteuses 31,5 % fin 2023 ; sous-capitalisation du secteur bancaire).Fonds monétaire international (FMI) / BEAC. Travaux et communiqués sur la surliquidité structurelle du système bancaire de la CEMAC.Commission bancaire de l'Afrique centrale (COBAC). Rapport annuel 2024 (résultat net des banques de la CEMAC).Direction générale du Trésor (France). Le secteur bancaire en Afrique centrale (exposition souveraine, excédent de liquidité, marché interbancaire).Making Finance Work for Africa (MFW4A) / Banque mondiale. Housing Finance in Africa (crédit hypothécaire en % du PIB).Transparency International. Indice de perception de la corruption, 2024-2025.McKinsey & Company. Global Banking Annual Review / panorama des banques africaines, 2024-2025.Association Europe Finances Régulations (AEFR). Les barrières à l'entrée expliquent-elles le comportement des banques dans la CEMAC ?FERDI — S. Guillaumont Jeanneney & P. Guillaumont. Quel avenir pour les francs CFA ?

26 July 2026 Lire la suite
Avant de demander pardon, ouvrez les portes - Série : Réconcilier le Tchad, gagner la bataille des conditions
SOCIETE

Avant de demander pardon, ouvrez les portes - Série : Réconcilier le Tchad, gagner la bataille des conditions

Avant de demander pardon, ouvrez les portes - Série : Réconcilier le Tchad, gagner la bataille des conditions

Toutes ne sont pas des portes de cellule : certaines ne sont que des portes de tiroirs. Où l’on découvre que le repentir d’un État se mesure moins à ses discours qu’à son trousseau de clés.La vérité ne se dira pas au parloir. Dans la précédente livraison, nous cherchions les fâchés. Plusieurs lecteurs, que nous remercions, nous ont aidé à en localiser quelques-uns. Bonne nouvelle : ils ne sont pas perdus. Mauvaise nouvelle : ils sont à l’ombre — et pas celle d’un manguier.Certains vivent en exil. D’autres ont vu leur formation politique dissoute. D’autres encore sont en prison — y compris parmi ceux qui avaient accepté la main tendue du Chef de l’État, qui étaient rentrés au pays sur la foi d’un accord signé devant témoins internationaux, et qui avaient même servi la République au plus haut niveau. Ceux-là suivront donc la réconciliation nationale à la radio. Il paraît que la couverture du signal s’est beaucoup améliorée en milieu pénitentiaire.On nous parle beaucoup des conflits du passé — ceux dont la jeune génération n’a entendu que l’écho. C’est nécessaire, et nous le soutenons. Mais à force de chercher le mal à la racine, on risque de détourner les yeux des blessures contemporaines. Or que voit cette jeunesse, quand elle regarde le présent ?·      Un État qui, en trente-cinq ans, n’a connu qu’une seule alternance — de père à fils. Un verrou constitutionnel de limitation des mandats supprimé en 2005 par le père, rétabli en 2018, puis supprimé de nouveau en 2025 par le fils : l’histoire ne se répète pas, dit-on, mais chez nous elle bégaie avec application.·      Une impunité qui semble proportionnelle à la proximité du pouvoir,·      une inégalité devant les opportunités,·      des institutions affaiblies à mesure qu’elles pourraient gêner,·      et des contentieux électoraux dont chacun soupçonne qu’ils se règlent ailleurs que dans les prétoires, d’ailleurs pré-arbitré par l’Armée clanique qui se déploient avant les résultats et fait retentir des armes de guerre à la place des feux d’artifices, en signe de fidelité à son chef suprême.Ce ne sont pas là nos mots : le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) lui-même listait, parmi les ressorts du mal vivre-ensemble, « le développement croissant du sentiment d’injustice et d’inégalité des citoyens » et « le sentiment d’exclusion dans la gestion de la chose publique ». Une commission vérité qui n’examinerait que les crimes d’hier en détournant les yeux des injustices d’aujourd’hui et des pires menaces pour notre avenir ne serait donc pas un instrument de réconciliation : elle serait une diversion. La question du point de départ de la période à examiner sera l’une des toutes premières que le processus devra trancher — et la vérité devra aller jusqu’à nous.Qu’on nous comprenne bien. Nous ne rejugeons pas ici des décisions de justice : la cassation est passée, et avec elle la fin des recours. Nous posons une question de simple cohérence : peut-on inaugurer un processus fondé sur la parole libre, la vérité et le pardon, pendant que des citoyens purgent des peines pour avoir parlé, publié, projeté de manifester ou simplement demandé le respect de la République ?On ne demande pas aux citoyens de témoigner librement demain, quand on les emprisonne pour avoir parlé hier. Car toute la mécanique d’une commission vérité repose sur une matière première unique : le témoignage. Toute stratégie de justice transitionnelle digne de ce nom place les victimes au cœur du dispositif. Fort bien. Mais qui viendra déposer devant une commission, quand la salle d’audience d’à côté distribue des années de réclusion pour une manifestation qui n’a même pas eu lieu ? La peur produit du silence, et le silence produit une vérité amputée. Le statisticien que je suis le formulerait autrement : l’apaisement n’est pas un supplément d’âme, c’est la condition de collecte des données — et donc de la cure des âmes. On ne recense pas les blessures d’un pays où déclarer sa blessure est un risque.Nous avions conclu la précédente livraison en écrivant que l’État — que beaucoup de Tchadiens décrivent aujourd’hui comme patrimonialisé — doit d’abord démontrer qu’il se repent. Le mot, d’ailleurs, n’est pas de nous : les participants au DNIS eux-mêmes ont recommandé, noir sur blanc, de « lutter contre la patrimonialisation des biens publics ». Nous ne faisons qu’étendre leur lucidité : des biens aux emplois, des emplois aux armes, des armes aux libertés. Précisons donc comment se repent un État. Pas comme un pécheur : un État n’a pas d’âme. Il se repent comme il gouverne — par des actes publics, datés, vérifiables. Et dans un pays où des invités du processus de reconciliation sont sous écrou, le premier acte du repentir s’appelle une clé.C’est ici que la nature patrimoniale de l’État nous guette et je le dis ici avec gravité. Car dans un État patrimonialisé, le pardon risque de prendre la forme qu’y prennent toutes choses : celle d’une faveur. Une grâce octroyée comme un cadeau, à la discrétion du prince, à des bénéficiaires choisis, contre une gratitude attendue — et récupérable en cérémonie. Ce serait reproduire le mal sous l’apparence du remède ; ce serait même raviver les traumatismes au lieu de les guérir. Ce que nous demandons est l’exact contraire : non pas un geste du prince, mais une politique publique de l’apaisement, avec des critères publics, une application non sélective, un calendrier et un mécanisme de vérification.Et que l’on ne nous dise pas que le droit ne le permet pas. L’État dispose d’au moins quatre clés sur son trousseau :1.La grâce présidentielle — immédiate, prévue par la Constitution ; elle n’efface pas la condamnation, mais elle rouvre la porte ;2.L’amnistie par la loi — notre Parlement l’a votée bien des fois, au fil des accords, pour ceux qui avaient pris les armes ; le DNIS lui-même recommandait « une autre loi d’amnistie» pour les signataires de Doha. Il serait singulier que l’amnistie demeure possible pour les détenteurs de fusils et impossible pour les porteurs d’opinions ;3.Un mécanisme d’examen indépendant des dossiers dits politiques, inscrit dans la future loi portant création de la Commission vérité — puisque cette loi doit de toute façon passer devant le Parlement, qu’elle règle la question à l’entrée ;4.Les libérations conditionnelles et mesures humanitaires — en attendant le reste, pour les malades, les anciens, les mères.Quatre clés. Nous ne demandons pas à l’État de choisir la nôtre. Nous demandons qu’il ouvre.Mais s’arrêter aux portes des prisons serait faire injure à la richesse de notre serrurerie nationale. Car l’État patrimonialisé garde bien d’autres portes fermées — et, surprise : la plupart ne demandent ni loi nouvelle, ni budget, ni courage politique héroïque. Juste une signature. En bon statisticien, nous avons donc établi un devis. Et voici le plus remarquable: chacun des gestes qui suivent est déjà écrit quelque part — dans un décret de l’État ou dans les résolutions de son propre Dialogue national dit souverain et inclusif. Nous n’inventons rien. Nous ne demandons pas à l’État d’obéir à la société civile ; nous lui demandons de se relire, de relire ce que le peuple avait déjà demandé pour la paix. Voici la liste des gestes à coût zéro — les préalables si faciles que leur refus, lui, dirait tout :1.    Rendre à l’Observatoire des ressources humaines de l’État le mandat que le père avait signé. Le décret n° 0003/PR/2021 de janvier 2021 — l’un des derniers textes du Maréchal Idriss Déby Itno — chargeait cet Observatoire de veiller, dans les nominations, au respect du genre, de la représentation des provinces et de la rotation des cadres civils et militaires. Un décret de juillet 2025 a maintenu l’Observatoire mais retiré précisément ces trois obligations, remplacées par une « neutralité » qui ne mesure rien et n’engage à rien. Et en cinq ans d’existence, cet organe n’a publié strictement aucun rapport. Nous l’avons rappelé au Chef de l’État dans une lettre ouverte le 16 juin dernier, restée sans réponse. Le geste : rétablir les trois lignes effacées, et commander le premier rapport — qui travaille où, recruté par quel concours, propulsé à quel grade au terme de quel parcours, installé depuis combien d’années à quel poste. Coût : un décret et une salle de réunion. Rendement : la fin des procès d’intention sur le caractère clanique — réel ou supposé — des nominations, ou leur confirmation chiffrée, ce qui serait déjà un début de vérité. Le DNIS ne demandait pas autre chose : « garantir la participation sans discrimination aucune des citoyens de tous les horizons aux emplois et à la gestion du pays » et « mettre fin à l’impunité, au tribalisme, au népotisme et au favoritisme sous toutes leurs formes » ; C’est une condition de paix future.2.    Publier les documents budgétaires déjà produits — rapports d’exécution, compte administratif, rapports de la Cour des comptes et de l’AILC qui dorment dans les armoires. Le DNIS exigeait « la mise en application immédiate » de la loi n° 018 portant Code de transparence et de bonne gouvernance : cette loi existe, il suffit de l’appliquer. Un score de 4 sur 100 à l’Enquête sur le budget ouvert ne se répare pas en un an, mais publier ce qui existe déjà se fait en un mois. Coût : un site web qui fonctionne ;3.    Publier l’état d’exécution des réparations de l’affaire Habré : sur les milliards reconnus aux victimes par décision de justice, combien ont été versés, à qui, quand, et quel est le calendrier du solde. Le DNIS avait fait de « l’exécution des décisions judiciaires relatives à l’indemnisation des victimes du régime de l’ancien Président Hissein Habré» l’une de ses recommandations les plus explicites — répétée deux fois, aux points 28 et 29, comme si le Présidium pressentait qu’une fois ne suffirait pas. Coût : un tableau. C’est même le tableau le plus important du pays : celui qui dira si les réparations promises par la future Commission vaudront mieux que les précédentes et si le ministre des finances qu’on trouve au-dessus de la loi de finances a, à ce niveau également, demontré sa force face aux résolutions du DNIS ;4.    Allumer le mécanisme de suivi que le DNIS avait lui-même prévu. Dernière recommandation des assises, noir sur blanc : « rendre opérationnel, de manière immédiate, le Mécanisme de Suivi de la Mise en œuvre des Résolutions et Recommandations du DNIS ». Près de quatre ans plus tard, où est son tableau de bord ? Le geste : publier l’état de chaque résolution — adoptée / engagée / exécutée / abandonnée, avec preuve — du DNIS comme des états généraux des armées et de la justice. Coût : une feuille de calcul. Nous y reviendrons longuement dans la prochaine livraison ;5.    Abroger les quatre ordonnances liberticides avant le début du processus — dans le droit fil du DNIS, qui recommandait déjà de remplacer les textes restreignant les réunions publiques et le régime des associations. Coût : une ordonnance — tiens, justement, l’Exécutif est habilité à en prendre, exactement de la même manière qu’il l’avait été pour les adopter ;6.    Prendre l’engagement écrit et solennel de rétablir la limitation du nombre de mandats présidentiels. Ici, citons le DNIS mot pour mot, car chaque mot compte : « un mandat de cinq (5) ans renouvelable une seule fois, sans possibilité de révision constitutionnelle, pour le Président de la République ». Sans possibilité de révision constitutionnelle : les assises avaient prévu la tentation, et l’avaient interdite d’avance. Ce verrou, inscrit dans la Constitution de 2023 adoptée par référendum, a pourtant été retiré vingt mois plus tard par voie parlementaire, au détour d’une révision annoncée comme « technique ». Or la création de la Commission vérité et la limitation des mandats sortent des mêmes assises, du même vote, de la même souveraineté : on ne peut pas piétiner l’une et demander au peuple de croire à la sincérité de l’autre. Coût : une lettre — d’honneur.Total de la facture : zéro franc CFA. Pas un atelier, pas un per diem, pas un financement de partenaire. Six signatures. Si la volonté politique existe, elle tient dans un parapheur.Qui ne peut pas ouvrir un tiroir n’ouvrira pas une cellule. Voilà pourquoi ces gestes faciles sont stratégiquement décisifs : ils forment une échelle de sincérité. On ne demande pas à l’État de commencer par le plus difficile ; on lui demande de commencer par ce qui ne coûte rien — et qui, de surcroît, porte déjà sa propre signature. S’il ouvre les tiroirs, la confiance peut naître, et les portes plus lourdes suivront. S’il n’ouvre même pas les tiroirs, alors chacun saura que les cérémonies à venir ne seront que des cérémonies — et personne ne pourra dire que la société civile n’avait pas proposé un chemin praticable.On nous répondra que la justice est indépendante et que ses décisions s’imposent à tous. C’est un bel argument. Il serait plus convaincant si le DNIS lui-même n’avait pas jugé nécessaire de recommander de « proscrire l’instrumentalisation de la justice par le pouvoir exécutif à des fins de règlement de comptes politiques ». On n’écrit pas une telle phrase à propos d’une institution en bonne santé — et on ne peut pas invoquer l’autorité d’une justice dont les propres assises nationales ont documenté la capture.Récapitulons donc, noir sur blanc, le test des portes ouvertes — en deux étages :1.    Avant même la première réunion du processus de justice transitionnelle: les six gestes à coût zéro — l’Observatoire des ressources humaines rétabli dans le mandat de 2021 et son premier rapport commandé, les publications budgétaires, le tableau Habré, le mécanisme de suivi du DNIS enfin allumé, l’abrogation des ordonnances contestées, l’engagement écrit de rétablir la limitation des mandats. Six signatures, trente jours ;2.    Avant la première audition de la future Commission : les trois gestes d’apaisement — apaisement significatif et non sélectif (grâces, amnistie ou libérations), réouverture de l’espace civique (fin des dissolutions, droit de manifester réel, fin des poursuites pour simples publications), retour organisé des exilés avec garanties écrites et tiers indépendants.Neuf gestes en tout. Datés. Vérifiables. Les six premiers ne coûtent qu’une signature ; les trois derniers ne coûtent que du courage. Chacun rapporterait plus de confiance que cent communiqués, tournées et campagnes de sensibilisation réunis.La main tendue est un beau geste, et nous le prenons au sérieux. Mais une main tendue qui se referme comme une menotte n’est pas une réconciliation : c’est un piège. Une main se serre debout, dehors, à hauteur d’homme — et les yeux dans les yeux. Alors, avant de demander pardon — et il faudra que l’État patrimonialisé le demande —, ouvrez les portes. Toutes les portes : celles des cellules, celles des tiroirs, celles des fichiers. Ensuite, et ensuite seulement, nous parlerons de pardon.Un État se repent comme il gouverne : par des actes. Et le premier acte du repentir s’appelle une clé. Rien de tout cela n’est un rêve. Cela ne demande que du courage — le courage de celui qui nous dirige, à qui l’histoire offre ici une occasion rare : celle de laisser dans la mémoire des Tchadiens une trace que personne ne pourra effacer. Celle du président qui aura ouvert les portes.Prochaine livraison : cet État patrimonialisé, justement. Pourquoi signe-t-il, depuis 1977, des accords qu’il n’exécute pas ? Nous y dresserons l’inventaire des résolutions endormies dans les tiroirs — du DNIS aux états généraux — et nous proposerons un instrument simple pour les réveiller : le registre public des engagements non exécutés.Djoret

14 July 2026 Lire la suite
Reconciliation nationale: quelqu’un a-t-il pensé à inviter les fachés? Chronique d’un pays où tout le monde est invité, sauf peut-être ceux avec qui il faudrait parler.
SOCIETE

Reconciliation nationale: quelqu’un a-t-il pensé à inviter les fachés? Chronique d’un pays où tout le monde est invité, sauf peut-être ceux avec qui il faudrait parler.

Reconciliation nationale: quelqu’un a-t-il pensé à inviter les fachés? Chronique d’un pays où tout le monde est invité, sauf peut-être ceux avec qui il faudrait parler.

 On ne se réconcilie pas seul, même avec une excellente stratégie nationale. On ne se réconcilie pas seul, même avec une excellente stratégie nationale.Le Tchad veut se réconcilier.C’est une excellente nouvelle. Reste maintenant à retrouver la personne avec laquelle il est fâché.Car, à écouter les discours officiels, tout le monde semble déjà d’accord. Le Gouvernement soutient la stratégie du Gouvernement. Les institutions félicitent les institutions. Les partenaires accompagnent. Les cadres de dialogue dialoguent. Les cadres de pilotage pilotent. Et les communiqués nous rappellent que la paix est l’affaire de tous. Et même la société civile s’active et monologue autour d’un projet de réconciliation…À ce rythme, la réconciliation nationale risque de devenir une grande réunion de famille où l’on aurait oublié d’inviter les cousins avec lesquels on ne se parle plus.Nous avons pourtant beaucoup de cadres. Cadre de dialogue, cadre de concertation, cadre de pilotage, cadre permanent, groupes de travail, comités provinciaux, etc... Nous avons beaucoup de résolutions dans les tiroirs: resolutions :DNIS, dialogue de Doha, états généraux de l’armée, etc. Le Tchad est peut-être le seul pays où la paix pourrait bientôt manquer de murs pour accrocher tous ses cadres. Mais il y a une question essentielle : où sont les absents ? Mais il y a une question essentielle : où sont les absents ?Où sont ceux qui ont peur de parler ? Ceux qui ont cessé de croire aux dialogues parce qu’ils ont participé aux précédents ? Ceux qui vivent en exil ? Ceux qui sont détenus dans des dossiers dont les condamnations continuent de diviser profondément la société ? Où sont les formations politiques récemment dissoutes, dont les responsables viennent d’être condamnés pour avoir voulu manifester ? Où sont ceux qui avaient refusé de participer au dernier dialogue national, dit « inclusif et souverain » — et qui n’ont pas eu tort, à voir ce que sont devenues ses conclusions, pourtant réputées s’imposer souverainement à tous ? Où sont les victimes auxquelles on demande parfois de pardonner avant même d’avoir entendu leur histoire ? Où sont les régions qui se sentent oubliées, les jeunes qui ne croient plus aux promesses, les citoyens qui connaissent davantage l’État par ses contrôles que par ses écoles, ses hôpitaux, sa justice ou ses routes ?La réconciliation n’est pas l’art de réunir ceux qui sont déjà d’accord. Elle commence précisément au moment où l’on accepte de s’asseoir avec celui dont la parole dérange, celui qui conteste notre version de l’histoire, celui dont la souffrance embarrasse et même celui que nous considérons comme un adversaire. Sinon, nous ne faisons pas la paix : nous organisons une réunion de majorité avec un budget de réconciliation. Sinon, nous ne faisons pas la paix : nous organisons une réunion de majorité avec un budget de réconciliation.La difficulté ne tient pas seulement aux personnes absentes. Elle tient au fait que le mot « réconciliation » ne dit pas clairement quelles sont les parties.·   S’agit-il d’une réconciliation entre communautés ? Les conflits locaux sont réels et meurtriers. Mais pourquoi certaines tensions deviennent-elles si difficiles à résoudre ? Que se passe-t-il lorsque la justice n’est pas crue, lorsque l’administration est soupçonnée de partialité ou lorsque chaque groupe pense devoir chercher son propre protecteur ?·   S’agit-il d’une réconciliation entre l’État et les citoyens ? Alors il faut accepter que l’État ne soit pas seulement l’organisateur du processus. Il peut aussi être l’une des institutions qui doivent expliquer, reconnaître, réparer et changer. Or que prévoit la Stratégie ? Un cadre de pilotage interministériel présidé par le Premier ministre, composé des institutions que le processus devra pouvoir interroger. Dans un match, on ne confie pas le sifflet au capitaine d’une des équipes. Même s’il est excellent capitaine. Et même si le capitaine a fait amende honorable — ce que, du reste, personne n’a encore vu.·   S’agit-il d’une réconciliation entre le pouvoir et les oppositions ? Alors la question n’est pas de faire entrer tout le monde dans la majorité. Un pays réconcilié n’est pas un pays sans opposition. C’est un pays où l’on peut être adversaire sans devenir ennemi, contester sans être traité comme une menace et perdre une élection sans perdre ses droits — ni sa liberté.·   S’agit-il d’une réconciliation entre les victimes et les auteurs ? Alors il faut nommer les faits, distinguer les responsabilités et respecter la liberté des victimes. Car le pardon n’est pas une circulaire administrative. Il n’est pas un indicateur à remplir avant la fin du projet. Il appartient à celui qui a subi.La formule selon laquelle « la paix est une responsabilité collective » est juste. Mais elle ne doit pas devenir un grand brouillard moral dans lequel tout le monde aurait un peu souffert, tout le monde aurait un peu fauté et personne ne devrait plus répondre de rien. Nous sommes tous responsables de construire la paix. Mais nous ne sommes pas tous responsables de la même manière des violences, des injustices, des décisions, des omissions et des systèmes qui ont détruit la confiance. Nous sommes tous responsables de construire la paix. Mais nous ne sommes pas tous responsables de la même manière des violences, des injustices, des décisions, des omissions et des systèmes qui ont détruit la confiance.Avant les opérations de terrain, il faudrait donc faire quelque chose de simple : publier une carte des parties à la réconciliation. Non pas une carte ethnique. Une carte politique, institutionnelle et sociale des blessures et des responsabilités à examiner. Elle devrait répondre publiquement à six questions :·   Quelles catégories de victimes doivent être représentées, et qui choisira leurs représentants?·   Quelles institutions de l’État — y compris la justice, les forces de sécurité et les organes de gestion des ressources — doivent pouvoir être interrogées ?·   Quels acteurs politiques et armés doivent être entendus, y compris ceux qui sont détenus, dissous ou en exil ?·   Quelles communautés ont subi des violences ou des exclusions particulières ?·   Quels territoires se considèrent durablement privés de justice, de services ou d’investissement ?·   Quels acteurs extérieurs détiennent des archives, des informations ou une part de responsabilité historique ?Cette cartographie aurait une vertu : elle empêcherait le pays de se réconcilier avec une abstraction. Et elle aurait un mérite supplémentaire : chacun pourrait vérifier, le moment venu, qui figure sur la carte et qui manque autour de la table.Car le problème du Tchad n’est peut-être pas que les Tchadiens refusent de vivre ensemble. Dans les marchés, les quartiers, les écoles, les familles et les administrations, ils vivent ensemble depuis longtemps. Le problème est peut-être que le pays officiel ne parle plus suffisamment au pays réel.Le pays officiel produit des stratégies. Le pays réel, lui, produit des silences — surtout sous cette Ve République en passe de dévenir championne en violence, où la réponse de l’État arrive plus vite par la contrainte que par la justice, et où les budgets restent verrouillés devant une jeunesse impatiente. Et les silences, lorsqu’on les laisse trop longtemps sans réponse, finissent parfois par devenir des colères. Notre histoire, de 1965 à octobre 2022, l’a suffisamment enseigné.La réconciliation ne peut donc pas être seulement une commission, un décret ou une cérémonie. Elle doit commencer par quelques gestes simples... Il faudra surtout accepter une vérité inconfortable : l’État n’est pas seulement l’organisateur de la réconciliation. Cet État — que beaucoup de Tchadiens décrivent aujourd’hui comme patrimonialisé — peut être l’un de ceux qui doivent rendre des comptes, demander pardon au nom de la continuité institutionnelle et changer des pratiques héritées.Alors, avec qui l’Etat doit-il se réconcilier ?·   Avec les opposants ? Oui — y compris ceux qui ne sont plus libres de répondre à l’invitation.·   Avec les victimes ? Évidemment — en commençant par les écouter avant de leur écrire un rôle.·   Avec les territoires oubliés ? Certainement.·   Avec les jeunes qui ne croient plus aux promesses ? Urgemment.Mais avant tout, l’État doit se réconcilier avec le citoyen. Et cette réconciliation-là ne se décrète pas : elle se prouve. Mais avant tout, l’État doit se réconcilier avec le citoyen. Et cette réconciliation-là ne se décrète pas : elle se prouve. Une nation ne se réconcilie pas sur une photographie où chacun sourit. Elle se réconcilie lorsque même celui qui n’est pas sur la photographie se sent enfin chez lui. Une nation ne se réconcilie pas sur une photographie où chacun sourit. Elle se réconcilie lorsque même celui qui n’est pas sur la photographie se sent enfin chez lui. Oui, je crois en une réconciliation possible. Je salue ici le courage et l’initiative du Pasteur Jonathan Dionlar avec son projet de la CNVJRR, qui montre avec éclat que des Tchadiens sont prêts à tourner la page et à pardonner dans la sincérité — et que la crainte qui semble paralyser l’oligarchie militaro-clanique, celle d’un peuple incapable de pardonner, est une fiction qu’il est temps de démonter. Oui, je crois en une réconciliation qui ouvre le chemin vers un Tchad nouveau. Mais parce que je crains qu’elle ne devienne une simple case à cocher pour satisfaire des standards internationaux, je reviendrai, dans les prochaines livraisons, sur chacun des enjeux et défis qui sont les nôtres — à commencer par l’État patrimonialisé, qui doit d’abord démontrer qu’il se repent.  Biaka Tedang DjoretAuteur de SANS ARMES, de la statistique à la lutte citoyenne, chronique d’un engagement| contact@djoret-biakatedang.com | www.djoret-biakatedang.com | WhatsApp : +2250768203794

12 July 2026 Lire la suite
4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres
GOUVERNANCE

4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres

4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres

 En 2025, le Tchad est 79e sur 82 pays en transparence budgétaire dans l'Enquête sur le budget ouvert. Il obtient 4/100 en transparence budgétaire, 0/100 en participation publique et 30/100 en contrôle budgétaire. Autrement dit, seuls trois pays font moins bien.En Afrique subsaharienne, le Tchad est 32e sur 33, très loin de la moyenne régionale de 38/100 en transparence : le Bénin atteint 77/100, le Cameroun 58/100, et même le Niger, avec 6/100, devance le Tchad. Ce classement n'est pas seulement humiliant : il est politiquement dangereux.Il l'est d'autant plus que le Tchad avait déjà connu un léger sursaut : en 2019, son score de transparence budgétaire était de 14/100, ce qui le plaçait au 103e rang sur 117 pays. Ce rebond s'est effondré dès 2021 : le score est retombé à 6/100 (niveau quasi identique en 2021 et en 2023), avant de glisser à 4/100 en 2025. Le recul n'est donc pas un accident conjoncturel ; c'est une tendance installée depuis cinq ans. Le pays retombe presque au plancher, alors même qu'il dispose désormais d'outils, d'un Observatoire des finances publiques et d'une loi organique censée moderniser la gestion budgétaire.Tchad — Transparence budgétaire OBS : le rebond de 2019 effacéGraphique 1 — Transparence budgétaire du Tchad : le rebond de 2019 a été effacé. Source : International Budget Partnership, Enquête sur le budget ouvert (OBS), éditions 2019 à 2025.Le problème n'est pas seulement celui d'un budget fermé aux citoyens. C'est aussi le symptôme d'un budget illisible, instable et peu maîtrisable pour les ministères chargés de mettre en œuvre les politiques publiques. Un ministre peut être convoqué par le Parlement pour répondre d'une école non construite, d'un centre de santé non équipé, de missions diplomatiques à l'étranger laissées dans une situation de mendicité ou d'un forage non réalisé, alors même qu'il n'a pas toujours la maîtrise effective des crédits votés pour son ministère.C'est le lien direct avec ma lettre ouverte au Président de l'Assemblée nationale sur l'application de la LOLF : au Tchad, les ministères portent politiquement la responsabilité des politiques publiques, mais ne maîtrisent pas l'exécution effective des crédits votés. Le Parlement leur demande des comptes, alors qu'ils ne disposent pas toujours du levier principal : les ressources.La loi organique avait pourtant été conçue pour responsabiliser les ministères, lier les crédits aux résultats, mettre les crédits à leur disposition et limiter la régulation du ministre des Finances à un cadre légal, justifié et contrôlable.La vraie question est donc politique : quel bilan le Président de la République présentera-t-il si ses ministres n'ont pas les moyens d'exécuter leurs programmes, si la société civile ne peut pas témoigner sur les besoins réels, si le Parlement ne contrôle pas effectivement, et si les institutions de contrôle ne contrôlent pas suffisamment ? Compte-t-il toujours utiliser l'oligarchie militaro-clanique pour se faire imposer lors des élections contestées comme par le passé ?Un Président peut annoncer une vision. Mais ce sont les ministères de l'Éducation, de la Santé, de l'Agriculture, de l'Eau, des Infrastructures ou de la Formation professionnelle qui transforment cette vision en écoles, centres de santé, pistes rurales, forages, emplois et services publics. Si les crédits sont ralentis, gelés, réorientés ou rendus invisibles, ce n'est pas seulement le bilan des ministres qui s'effondre : c'est le bilan présidentiel lui-même qui devient une addition de promesses non livrées.La question devient alors légitime : pourquoi le Président de la République, qui devrait soutenir la mise en œuvre de son propre programme politique, garde-t-il le silence lorsque ses collaborateurs dénoncent publiquement des difficultés d'exécution de leurs crédits ? Ce silence interroge. Il donne le sentiment d'un laisser-faire politique qui affaiblit l'autorité de la loi de finances, le rôle du Parlement et la crédibilité même de l'action gouvernementale. Mais il laisse surtout penser que le Président a définitivement pris le parti de s'imposer à la tête du pays, non pas par son impact sur la vie de ses concitoyens, mais par l'usage de la force : la violence politique, l'usage de la justice pour emprisonner les voix contestataires, et l'achat de conscience et le versement de la diya dans les conflits que l'administration locale alimente.Par rapport à 2019, les données montrent que le recul est concentré dans quelques domaines clés. Le projet de budget de l'exécutif passe de 25/100 à 0/100. Le contrôle de l'institution supérieure de contrôle passe de 50/100 à 33/100. Le score global de transparence recule de 10 points. La participation publique, elle, ne recule pas : elle reste à 0/100. Et c'est précisément le scandale.Le Tchad n'a pas seulement perdu en transparence ; il n'a jamais construit un véritable espace budgétaire pour les citoyens, les associations, les collectivités, les syndicats, le secteur privé et les usagers des services publics.Tchad — Ce qui a reculé ou progressé entre 2019 et 2025Graphique 2 — Variation 2019-2025 : le recul se concentre sur le projet de budget de l'exécutif et le contrôle de l'institution supérieure de contrôle. Source : International Budget Partnership, Enquête sur le budget ouvert (OBS), éditions 2019 et 2025.À quoi attribuer ce recul ? D'abord, à la publication tardive ou insuffisante du projet de budget de l'exécutif, qui empêche le débat avant que les choix ne soient verrouillés. Ensuite, à l'affaiblissement du contrôle externe, notamment de l'institution supérieure de contrôle. Enfin, à une culture persistante de fermeture : rapports d'exécution peu accessibles, revue de milieu d'année non produite, rapport de fin d'année non produit, rapport d'audit réservé à un usage interne qui permet d'orienter les poursuites, participation citoyenne inexistante.Précision utile : l'OBS 2025 n'évalue que les documents publiés et les pratiques observées jusqu'au 31 décembre 2024. Toute annonce postérieure ne changera rien à ce constat tant que les rapports d'exécution, la revue de milieu d'année et les rapports d'audit ne seront pas publiés dans les délais et accessibles à tous.Le paradoxe est que le Tchad dispose déjà d'un Observatoire tchadien des finances publiques. Sa création avait été justifiée, dès 2017, par deux faiblesses : l'absence d'une plateforme dédiée à la diffusion des données de finances publiques et l'absence d'un cadre de coordination des activités de transparence budgétaire. Ses missions annoncées étaient claires : collecter et diffuser les données, proposer un calendrier de diffusion, publier des guides simples et fournir des informations pédagogiques sur la procédure budgétaire.Son site montre une dynamique réelle : budget général, budget local, budget citoyen, budget d'investissement, secteur pétrolier, secteur minier, données, publications et ressources documentaires. Les publications récentes référencées incluent notamment un rapport de revue des encaissements et un fascicule budgétaire 2026. L'Observatoire dispose aussi d'une application mobile destinée à faciliter l'accès aux données de finances publiques, aux indicateurs économiques et au secteur extractif.Mais c'est précisément là que le bât blesse : si un tel outil existe, pourquoi le Tchad reste-t-il à 4/100 ? Pourquoi la revue de milieu d'année n'est-elle pas produite ? Pourquoi le rapport de fin d'année n'est-il pas produit ? Pourquoi le rapport d'audit reste-t-il à usage interne ? Pourquoi la participation publique reste-t-elle à zéro ?Lorsqu'on creuse un peu le site de l'Observatoire, on voit que l'outil reste encore trop éloigné d'un véritable portail de redevabilité. Aucun suivi complet de l'exécution du budget n'y est facilement visible ministère par ministère. Le budget citoyen est publié de manière irrégulière. L'exécution n'est pas lisible. Les marchés publics ne sont pas présentés. L'opacité n'est donc pas seulement à l'élaboration ; elle est surtout à l'exécution.L'Observatoire ne doit pas être une vitrine. Il doit devenir le bras public de la transparence budgétaire. Il doit publier les documents à temps, signaler les retards, expliquer les écarts, rendre visibles les données par ministère, par programme, par province et par projet. Il doit permettre au citoyen de savoir, au Président de la République de suivre, au Parlement de contrôler, à la Cour des comptes d'éclairer, et à l'investisseur de mesurer le risque réel.Pour les investisseurs, cette opacité est un signal rouge. Un investisseur sérieux regarde la prévisibilité budgétaire, les arriérés, la dette, les marchés publics, la qualité des comptes, les engagements de l'État et la capacité des ministères à exécuter. Quand le budget est fermé, le risque augmente. Quand le risque augmente, le financement coûte plus cher. L'opacité devient une taxe invisible sur le développement.Améliorer la notation de notre pays est donc un devoir. Cette note de 4/100 n'est pas une fatalité : d'autres pays africains, confrontés à des contraintes de capacité comparables, publient leurs documents budgétaires dans les délais et associent leurs citoyens au processus. Les preuves sont documentées, les pistes d'amélioration existent et certaines mesures peuvent être prises immédiatement. Victoires rapides ▸  Publier immédiatement, via l'Observatoire, tous les rapports trimestriels d'exécution budgétaire, ministère par ministère. À défaut, chaque ministère peut publier le niveau d'exécution de son budget : ce n'est pas interdit.▸  Publier un tableau simple des crédits votés, engagés, liquidés et payés.▸  Mettre en ligne les rapports d'audit de l'AILC, de la Cour des comptes et des autres institutions de contrôle, ainsi que les réponses du gouvernement.▸  Ouvrir, sur le site de l'Observatoire, un espace de témoignage budgétaire pour la société civile, les collectivités, les usagers des services publics et le secteur privé.▸  Organiser des auditions parlementaires publiques sur l'exécution des crédits dans les ministères prioritaires.Réformes de moyen terme ▸  Appliquer pleinement la LOLF, basculer réellement au budget-programme et faire des ministres sectoriels de véritables ordonnateurs de leurs crédits.▸  Recentrer le ministère des Finances sur ses missions essentielles : recettes, trésorerie, dette, soutenabilité, information budgétaire et régulation encadrée.▸  Transformer l'Observatoire en véritable portail national des finances publiques ouvertes, avec des données téléchargeables par ministère, programme, province, projet, marché public et source de financement.▸  Donner progressivement accès aux données du système d'information budgétaire aux citoyens, aux opérateurs économiques et aux chercheurs, dans un format exploitable.▸  Renforcer le Parlement, la Cour des comptes et les capacités indépendantes d'analyse budgétaire, notamment celles portées par les organisations de la société civile. Un budget verrouillé — contre tous Le Tchad n'a pas seulement un budget opaque. Il a un budget verrouillé :▸  Verrouillé pour le citoyen qui ne voit pas.▸  Verrouillé pour les ministres qui ne peuvent pas agir.▸  Verrouillé pour l'investisseur qui ne peut pas faire confiance.▸  Et, à la fin, verrouillé contre le Président lui-même, si ses propres ministres n'ont pas les moyens de transformer ses engagements en résultats.L'aube de Toumaï se lève. Au loin, je vois déjà un Tchad Nouveau dans lequel le système de gestion des finances publiques est extrait des pratiques prédatrices, extrait du verrouillage des réseaux, mis en lumière et réorienté au service des citoyens, de nos territoires et de la prospérité partagée.Ce rêve m'anime, me maintient éveillé et me stimule chaque jour.

05 July 2026 Lire la suite