BTD
Biaka Tedang Djoret
Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques
Biaka Tedang Djoret Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques
Je m'appelle Biaka Tedang Djoret. Statisticien-économiste et expert en finances publiques, j'ai passé plus de vingt ans à accompagner des administrations africaines dans le renforcement de leurs capacités macro-budgétaires.
J'ai travaillé avec des institutions de premier plan telles que le FMI, AFRISTAT, la Banque mondiale, l'UEMOA, la CEMAC et la BAD.
Spécialiste des questions économiques et financières, j'œuvre pour une gestion plus efficace des ressources publiques en Afrique subsaharienne. Mon expertise en analyse statistique et en modélisation économique me permet d'éclairer les décisions stratégiques et de proposer des solutions innovantes pour le développement durable de notre continent.
Dernières réflexions
Entre illusions budgétaires, incohérences politiques et sacrifices ministériels: qui bloque l’investissement au Tchad?
Entre illusions budgétaires, incohérences politiques et sacrifices ministériels: qui bloque l’investissement au Tchad?
Les résultats publiés par le Ministre en charge des finances Tchadiens dans le Rapport d’Exécution Budgétaire au troisième trimestre 2025 laissent apparaître une réalité préoccupante : malgré une communication gouvernementale axée sur la « hausse des recettes » et la « bonne mobilisation des ressources intérieures », les dépenses d’investissement – pourtant le principal levier de transformation structurelle – connaissent une exécution dramatiquement faible sur ressources domestiques.Alors que l’État revendique une amélioration de sa capacité financière, les secteurs sociaux, productifs et humains, censés porter la vision de développement, enregistrent des taux d’exécution souvent inférieurs à 10% sur ressources intérieures. Nous avons évoqué dans notre analyse précédentes que plus de la moitié des sections voient leur budget réduite à l’identique: c’est simplement parce que ces budgets n’ont pas connus de début d’exécution. À l’inverse, plusieurs ministères affichent des performances nettement meilleures lorsque les projets sont financés par les bailleurs, parfois proches de 100% (cas du Ministère de l’Éducation pour les investissements extérieurs).Cette situation pose une question simple : où va réellement l’argent mobilisé par l’État ?Car en parallèle des secteurs sous-dotés ou sous-exécutés, des dépenses non prioritaires, des institutions hypertrophiées et des mécanismes opaques continuent d’être abondamment financés. Quand le taux d’exécution des secteurs prioritaires s’affiche à 18% le taux d’exécution global, lui, est à plus de 50%. Le problème n’est pas l’argent – c’est la gouvernance.1. Une incapacité structurelle à exécuter les investissements sur ressources nationalesLes taux d’exécution des investissements sur ressources intérieures à fin septembre 2025 sont alarmants :Élevage : 5,2%Jeunesse et Sports : 4,6%Eau et Énergie : 6,8%Éducation nationale : 8,3%Action sociale : 0%Autrement dit, la quasi-totalité des secteurs prioritaires est paralysée lorsqu’il s’agit d’utiliser les fonds nationaux pour développer des infrastructures, financer des équipements ou mettre en œuvre des programmes sociaux.Cette incapacité révèle :des blocages administratifs ou politiques récurrents, comme on le voit quand il s’agit de certains projets comme la route Kelo-Pala-Léré;une possible réorientation discrète des ressources vers d’autres postes, qui justifient l’opacité que le Parlement décrie.une chaîne de la dépense dysfonctionnelle, où la priorité est donnée non pas à des politiques publiques, mais à la clientèle et/ou à la hierarchie politiques ;une absence de maturité des projets ;un pilotage budgétaire déconnecté des priorités nationales.2. Quand les bailleurs financent, l’État exécute mieuxÀ l’opposé, les investissements financés sur ressources extérieures affichent des performances bien meilleures :Éducation nationale (Inv. Ext) : 98,6%Élevage (Inv. Ext) : 62,2%Enseignement supérieur (Inv. Ext) : 44,0%Production agricole (Inv. Ext) : 45,8%Cela signifie que la capacité technique d’exécuter existe, mais elle ne fonctionne que sous la pression des bailleurs, d’une meilleure préparation des projets, des processus de suivi externes, des règles strictes de décaissement, et de l’exigence de résultats imposée par les partenaires. Ceci fait tomber les critiques des Autorités à l’égard des partenaires techniques et financiers….À l’inverse, là où l’État est seul maître d’œuvre, les investissements restent bloqués. C’est le signe d'une défaillance systémique de l’administration nationale, et d’une incapacité à traduire la priorité politique en réalité budgétaire et à assurer la maturation des projets sur financement propre.3. Une incohérence flagrante : recettes en hausse, investissements paralysésLe gouvernement (le Ministère des finances) affirme que les recettes fiscales augmentent, que les régies préforment, et que les ressources internes sont en progression.Mais les chiffres d’exécution démontrent exactement le contraire : l’argent mobilisé n'est pas dirigé vers les secteurs vitaux de la nation.Cette contradiction met en lumière un phénomène connu dans les systèmes budgétaires où la gouvernance est faible : La croissance des recettes ne se traduit pas en croissance de l’action publique.Autrement dit, l’État collecte plus, mais n’investit pas plus : il consomme ailleurs, en cachette, souvent au profit de (i) dépenses politiques, (ii) des institutions non prioritaires,, (iii) des charges récurrentes non maîtrisées, et (iv) des mécanismes opaques hors du champ des ministères sectoriels.4. Être ministre dans un tel contexte : un rôle de bouc émissaireLes faibles taux d’exécution exposent désormais les ministres à des accusations d’inefficacité, des critiques publiques, des risques de limogeage.Pourtant, la réalité est que le problème ne vient pas d’eux, mais d’un système qui (i) déclare des recettes en hausse, (ii) annonce des ambitions, (iii) mais n’alimente pas les chaînes opérationnelles de la dépense sectorielle.Le ministre devient alors le visage visible d’un échec dont il n’est pas responsable.On lui demande de rendre compte d’un budget qu’il n’a jamais réellement pu exécuter.La première victime d’un système budgétaire défaillant, c’est souvent le responsable politique placé en bout de chaîne, bien après que les décisions réelles ont été prises ailleurs.5. Trois alertes majeures à lancerA ce stade je me vois obligé de lancer trois alertes:- Alerte n°1 — Le système budgétaire est en rupture avec les priorités nationales. Les secteurs clés (éducation, santé, production agricole) ne reçoivent pas les ressources nécessaires à la transformation structurelle.- Alerte n°2 — La souveraineté nationale est affaiblie. Les performances en investissements extérieurs montrent que l’État est devenu dépendant des partenaires pour exécuter ses propres projets.- Alerte n°3 — Le risque d’insécurité sociale augmente. Zéro exécution en Action sociale et des performances faibles en Eau et Énergie représentent un danger direct pour la stabilité du pays. 6. Recommandations structurantesDécoulent donc les recommandations ci-après, faciles à mettre en œuvre dans un Tchad Nouveau, mais que le régime prendra comme une offense.1️⃣ Recentrer la dépense sur les priorités nationalesArrêter avec le fantasme du tout militaire: ce n’est pas les armes qui protègent un pouvoir, c’est sa proximité avec les besoins de la population qui le légitime et le met à l’abri des soulèvementsGeler les dépenses non prioritaires, y compris les voyages improductifs des hautes autorités.Réduire/stabiliser le financement des institutions non essentielles.Sanctuariser l’investissement prioritaire (éducation, santé, eau, agriculture).2️⃣ Accélérer la maturité des projetsSortir le fonds d’étude de projets de l’engrenage politique.Créer une unité centrale d’ingénierie publique.Exiger la validation technique préalable des projets d’investissement.Renforcer les capacités des directions des études et planification.3️⃣ Réformer la chaîne de la dépenseAssurer un calendrier de disponibilités de crédits réaliste.Réduire les délais d’ordonnancement.Digitaliser intégralement le circuit administratif et réactiver les applicatifs de contrôle des délais de traitement des dossiers.4️⃣ Responsabiliser la régulation budgétairePublier les arbitrages de régulation, comme le souhaite l’Assemblée, par la transmission des arrêts et de décrets de virement de crédits.Rendre transparentes les priorités de trésorerie.Arrêter la pratique des goulots de paiement dans l’ombre.5️⃣ Protéger les ministresMettre en place une reddition de comptes objective basée sur des moyens réellement alloués.Arrêter de faire porter aux ministres la responsabilité de blocages structurels dont ils ne sont pas les auteurs.Conclusion : une gouvernance à repenser de fond en combleCe rapport est le miroir d’un système qui finance ce qui n’est pas prioritaire et étouffe ce qui devrait l’être.Si rien ne change, l’État continuera de produire des budgets ambitieux, des communiqués triomphants, mais aucun impact réel sur l’éducation, la santé, la jeunesse, l’agriculture ou l’énergie. En réponse, il continuera à étouffer la classe politique et la société civile, en renforçant sa logique de “vainqueur assiégé”. En vérité le ver est dans le fruit: les populations, les hommes politiques, la société civile ne font que ressortir les tares d’un système budgétaire qui ne délivre pas.Il est temps de reconstruire une gouvernance budgétaire, basée sur une vérité assumée, au lieu de poursuivre les échecs sur la base d’un silence accommodant. Ce système budgétaire doit :assumer ses choix, en les affichant clairement, y compris s’il s’agit de l’armée – qui n’est malheureusement pas synonyme de sécurité des populations,financer ses priorités, pas seulement dans les affichages mais dans l’effectivité de l’exécution budgétaire,protéger ses responsables politiques, et non pas toujours récompenser les fidélités apparentes,et placer enfin l’intérêt national au-dessus des logiques parallèles.
Or tchadien : quand la SONEMIC devient une zone protégée du budget
Or tchadien : quand la SONEMIC devient une zone protégée du budget
Dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances 2026, la Commission des affaires économiques et financières de l’Assemblée Nationale a posé au Ministre des Finances une question d’une clarté irréprochable : la SONEMIC verse-t-elle des dividendes à l’État, et à quel niveau ?La réponse ministérielle, en revanche, a illustré avec une précision involontaire tout ce que le débat budgétaire tchadien peine encore à affronter : l’opacité organisée autour de l’or.« les dernières années, l’Etat a toujours accordé des subventions à la SONEMIC. Et pour le budget 2025, une dotation de 600.000.000 FCFA avait été prévue, mais elle n’a pas été utilisée, ce qui témoigne d’une certaine viabilité de la société. Ainsi, aucune subvention n’est prévue pour l’exercice 2026. Pour déterminer le dividende de l’Etat relatif aux activités de la SONEMIC, il est nécessaire que la société dépose ses rapports financiers couvrant l’exercice en cours. Ainsi, au titre de l’exercice 2025, le dividende sera connu une fois que ces rapports seront disponibles et feront ressortir un bénéfice à distribuer ».Autrement dit, au lieu d’un chiffre, le Parlement a reçu :· un rappel des subventions passées versées à la SONEMIC ;· une affirmation de viabilité non démontrée par des données publiques ;· et un renvoi à des rapports financiers non disponibles au moment du débat budgétaire.Une réponse problématique à plusieurs niveauxCette réponse constitue d’abord un contournement manifeste : la question portait sur les dividendes ; le Ministre a répondu sur les subventions.Elle est ensuite institutionnellement préoccupante : comment justifier qu’une société nationale stratégique, opérant dans un secteur à forte valeur et à hauts risques, ne dispose pas de rapports financiers accessibles plus de six mois après la clôture de l’exercice, alors même que le Parlement est appelé à voter le budget de l’année suivante ?Surtout, cette réponse devient politiquement intenable à la lumière d’une autre déclaration majeure du même Ministre : plus de 2 milliards de dollars d’or auraient été exportés vers les seuls Émirats arabes unis en 2024, alors même que la SONEMIC dispose de l’exclusivité de l’achat et de la commercialisation de l’or issu de l’orpaillage.Une société publique au cœur de milliards… sans comptes publicsLa SONEMIC gère les centrales d’achat de l’or des orpailleurs. Elle se situe donc au nœud de la chaîne de valeur aurifère artisanale, identifiée par la Banque mondiale comme le principal gisement de croissance minière à court terme au Tchad. Pourtant (i) elle a été subventionnée par l’État sur plusieurs exercices, (ii) elle ne verse aucun dividende connu, le Ministre étant incapable de fournir même des données historiques ; et surtout (iii) ses états financiers et rapports d’audit ne sont pas publiés, en contradiction avec les standards internationaux de gouvernance des entreprises publiques.Or, le rapport diagnostique du secteur minier est sans ambiguïté : les états financiers et audits de la SONEMIC devraient être systématiquement rendus publics, afin de réduire les risques de mauvaise allocation des ressources et de malversation, et de permettre un contrôle effectif par le Parlement et les citoyens.Une incohérence flagrante avec le discours d’austéritéIl n’est un secret pour personne que la SONEMIC est au cœur du dispositif de collecte de certaines taxes minières et bénéficie structurellement d’une quote-part parafiscale, indépendamment de la question des dividendes.Pour clarifier son rôle, il suffit de se référer à l’extrait suivant du rapport Banque mondiale (août 2023), Tchad – Rapport diagnostique du secteur minier :« La SONEMIC assure la collecte des taxes sur l’orpaillage et sur le granulat. Selon les dispositions de l’Arrêté n° 042/PR/PC/PM/ MFB/SG/DGSBI/2021 du 5 juillet 2021, la SONEMIC est chargée de collecter les taxes sur l’orpaillage et sur le granulat. Les recettes collectées sont reversées dans un compte de répartition ouvert par les services du Trésor public auprès d’une banque commerciale.Les fonds encaissés font l’objet d’un nivellement toutes les 72 heures suivant la clé de répartition suivante : i) 90 % des montants sont virés sur le compte courant du Trésor public à la BEAC ; et ii) 10 % sont transférés au profit de la SONEMIC.La partie des recettes issues des taxes sur l’orpaillage et sur le granulat destinée à la SONEMIC finance les opérations suivantes (Article 313) : i) les activités liées à la compilation des données géologiques et minières et à la mise en place d’un Système national d’information géologique et minière (SIGM) ; ii) les opérations de prospection ou d’inventaire destinées à détecter les anomalies et indices miniers ; iii) la formation continue des agents de l’Administration chargée des mines ; iv) l’achat de matériel didactique des établissements nationaux d’enseignement supérieur de géologie et des mines, y compris les laboratoires ouverts au sein de ces établissements ; v) la prise en charge des frais liés au contrôle des activités minières ; et vi) l’achat d’équipement nécessaire au suivi et au contrôle.»Dès lors, une question s’impose avec force : comment justifier à la fois des subventions budgétaires, l’absence de dividendes et l’opacité comptable, alors même que la SONEMIC bénéficie déjà de flux dédiés issus de la fiscalité minière ?Deux questions simples, toujours sans réponse:Si la SONEMIC est viable, pourquoi l’État la subventionnait-il encore hier ?Si elle ne l’est pas, comment expliquer des volumes d’exportation d’or se chiffrant en milliards de dollars?Cette indulgence contraste violemment avec le discours dominant sur la nécessité de l’austérité, pendant que l’on asphyxie les secteurs sociaux prioritaires et que l’on invoque la masse salariale comme principal problème des finances publiques.Un manque à gagner colossal pour l’État et les territoiresLe Ministre demande d’attendre les rapports financiers pour connaître un éventuel dividende. Mais comment accepter qu’en décembre 2025, le Parlement vote le budget 2026 sans connaître l’ordre de grandeur des recettes tirées de l’or ?La fiscalité applicable est pourtant clairement documentée. Comme le rappelle le rapport Banque mondiale, 2024 – Secteur minier au Tchad, analyse du potentiel et des défis de l’exploitation de l’or et du Natron :« Complétant le Code Minier, le Décret No 3039/PT/PM/MMG/2023 adapte le cadre fiscal aux enjeux spécifiques du secteur artisanal, dans un souci de formalisation. Instituées par les articles 80 et suivants du Décret No 3039/PT/PM/MMG/2023, plusieurs impositions visent directement les opérateurs aurifères, notamment :Droits fixes : ces droits fixes revêtent une importance cruciale pour réglementer l'accès au secteur minier artisanal (…) allant de 200 000 à 1 million de F CFA ;Taxe ad valorem : l'introduction d'une taxe ad valorem de 20 % sur chaque kilogramme d’or produit dans les couloirs d'exploitation artisanale de l’or est une mesure ingénieuse (…)».À titre illustratif : une application effective du cadre fiscal de l’orpaillage tel que prévu par les textes conduirait à plus de 200 milliards FCFA de recettes publiques, dont plus d’une dizaine de milliards au profit des régions productrices.Ce débat, pourtant central pour la soutenabilité budgétaire et la décentralisation, est escamoté.L’or comme révélateur d’un État à deux vitessesLa SONEMIC devient ainsi le symbole d’un État qui exige partout, sauf là où l’argent circule le plus.- D’un côté, on affiche une certaine rigueur, on compresse les investissements sociaux, et on se plaint du poids de la masse salariale dans le budget de l’Etat.- De l’autre , on couvre un secteur aurifère florissant, avec des exportations massives, et une société publique protégée de toute reddition de comptes.Conclusion : la vraie questionLa question n’est plus seulement : la SONEMIC verse-t-elle des dividendes à l’État ?Mais bien : pourquoi un secteur qui brasse des milliards échappe-t-il au débat budgétaire, pendant que l’on impose des sacrifices aux citoyens, aux opérateurs économiques et aux ministres sectoriels ?Malgré l’interpellation de la Plateforme d’action citoyenne pour la Transparence de l’Or (PACTE-TOR), le silence du Chef de l’État, garant des intérêts de la Nation, interroge. Tant que cette question restera sans réponse chiffrée, l’or tchadien ne sera pas une richesse nationale, mais une rente opaque protégée.Protégée… mais par qui ? Vous avez certainement la réponse. Le débat parlementaire qui se tiendra bientôt permettra certainement de lever les doutes.
DROITS HUMAINS: une urgence nationale!
DROITS HUMAINS: une urgence nationale!
Aujourd’hui, c’est la Journée internationale des droits de l’homme, célébrée cette année sous le thème : « Droit de l’homme, essentiel à notre quotidien ».Au Tchad, cette journée prend une signification toute particulière. Depuis trop longtemps, la défense des droits humains a été sous-traitée aux seules organisations de la société civile, elles-mêmes abandonnées au bon vouloir des bailleurs internationaux. Pendant ce temps, les lanceurs d’alerte tchadiens sont livrés à eux-mêmes, face à l’appareil répressif d’un système qui ne tolère ni la vérité ni la contradiction.Pourtant, la violation des droits humains est devenue le quotidien de tous les Tchadiens:du villageois au citadin,du berger derrière son troupeau à l’intellectuel derrière son bureau,de l’homme politique au cadre des administrations publiques et du secteur privé.Les atteintes que nous subissons sont massives, variées et généralisées:cet hôtelier que l’on enlève dans l’exercice de ses fonctions pour un prétendu crime de lèse-majesté envers un responsable des services de renseignement ;ce statisticien-démographe qu’on maintient en prison pour avoir dénoncé les dérives dans la gestion du recensement général de la population, sans même être présenté à un juge ;cet homme politique, comme Succès Masra, qu’on condamne à travers des procès de règlements de comptes politiques ;cet éleveur qu’on massacre dans l’indifférence ;cet agriculteur qu’on condamne après que ses récoltes ont été dévastées par des troupeaux ;ce détenu que l’on abandonne derrière les barreaux pendant que son co-détenu, mieux “introduit”, retrouve la liberté ;ce malade qu’on ne soigne pas parce que les ressources publiques de la santé ont été détournées ;ce diplômé sans emploi que l’on sacrifie au profit de “recrutements par remplacement numérique” taillés pour les proches et les clients politiques.Tout cela relève de la violation des droits humains. J’avais alerté, il y a déjà quelques trimestres , sur le retour progressif d’un système à la Habré. Aujourd’hui, nous devons collectivement regarder cette réalité en face.Cette question des droits humains ne peut plus être considérée comme la seule affaire de quelques militants ou de quelques ONG. Nous devons en faire une urgence nationale: cela doit désormais être l’affaire de tout un peuple.Chacun de nous doit se transformer, au minimum, en témoin vigilant, en photographe des scènes de violation des droits, si ce n’est en activiste engagé pour leur défense.Les organisations de la société civile doivent préparer méthodiquement des dossiers solides de saisine des juridictions internationales, pour être à la hauteur de la jurisprudence du procès Habré.Ceux qui ne peuvent pas s’exprimer publiquement doivent devenir des dénonciateurs anonymes lucides et rigoureux.Les autorités, enfin, doivent cesser de protéger ceux qui utilisent leurs positions pour brimer un peuple épuisé par l’arbitraire et l’injustice.Bref, chacun doit jouer sa part de responsabilité.En cette Journée internationale des droits de l’homme, j’en appelle donc à la conscience de chacune et de chacun : faisons des droits humains un axe central de nos combats et de nos revendications quotidiennes, au même titre que la lutte contre la cherté de la vie, au même titre que la quête de la pitance quotidienne. Tant que la dignité humaine sera piétinée, aucun “développement” ne sera ni durable, ni légitime.Que l’Aube de Toumaï soit l’aube du respect de la dignité, et non de la force.Que l’Aube de Toumaï soit l’aube de la justice, et non de l’impunité.Soyons unis, debout, face aux multiples violations des droits de l’homme.C’est à ce prix seulement qu’un jour nouveau se lèvera sur le Tchad.
Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire
Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire
Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire : les fonctionnaires et les diplômés sans emploi ne sont pas coupablesL’extrait de mon interview diffusé sur Sahara TV n’a montré qu’une partie du débat. Pourtant, derrière la question apparemment technique de la masse salariale se cachent des enjeux majeurs de justice budgétaire, de gouvernance et de contrat social au Tchad.60 % ou 20 % : que vaut vraiment le chiffre avancé par le Président ?Le Président de la République a affirmé que la masse salariale représenterait 60 % du budget national, alors que certaines voix avancent plutôt un ordre de grandeur proche de 20 %.En réalité, ces deux chiffres existent mais ne parlent pas de la même chose.Les données issues des documents budgétaires montrent que :- la masse salariale représente environ 20 à 25 % des dépenses totales de l’État,- mais qu’elle peut atteindre 60 à 70 % des seules recettes non pétrolières.Dire “60 % du budget”, sans préciser qu’il s’agit en fait d’un ratio rapporté aux recettes hors pétrole, revient à entretenir la confusion. Le problème n’est pas tant l’existence du chiffre que son utilisation politique pour suggérer que “les fonctionnaires mangent tout le budget”, alors même que le pays garde l’une des pressions fiscales non pétrolières les plus faibles au monde, et que ces fonctionnaires ont de la peine à joindre les deux bouts avec 150.000F CFA de salaire mensuel. En outre, notons que le taux d'encadrement (pourcentage des fonctionnaires dans la population) reste faible et des besoins importants de recrutement dans la fonction publique locale doivent être satisfaits pour mettre en route la décentralisation.Une masse salariale en hausse… mais pour qui ?Entre 2018 et 2024, la masse salariale est passée d’environ 4,5 % à 6,5 % du PIB hors pétrole. Son poids dans l’économie non pétrolière a donc augmenté de près de 45 % en six ans.Pourtant, cette hausse ne se traduit ni par une réduction du chômage massif des jeunes, ni par un renforcement visible des services publics de base (école, santé, justice, collectivités).Les facteurs principaux de cette augmentation sont en réalité :- Un fichier de solde remplie de fonctionnaires fictifs, souvent identifiés lors des opérations de contrôle, mais qui reviennent comme par magie;- l’évolution de la rémunération moyenne due à des remplacements numériques opaques,- l'octroi désordonné de grade d'officiers généraux dans l’armée,- le rétablissement d’avantages supprimés lors des “seize mesures”.Dans le même temps, le recrutement dans la fonction publique est verrouillé par le fameux “remplacement numérique” : on ne remplace un agent que poste pour poste, dans un système marqué par l’opacité, le clientélisme et l’absence de concours transparents. On obtient ainsi une situation paradoxale : une masse salariale qui gonfle, mais un pays où les jeunes diplômés restent aux marges.Le vrai problème : la qualité et la structure de la dépense publiqueFocaliser le débat sur la seule masse salariale empêche de regarder le reste de l’équation budgétaire. L’évolution de cette masse salariale ne pose pas problème en soi si l’on considère l’ensemble des finances publiques et la qualité de ce que l’État finance.Or que voit-on ?- Les caisses noires de la Primature et de la Présidence ont plus que doublé en moins de dix ans, de l'ordre de plusieurs milliards aujourd'hui.- Les Institutions de la République, les conseils d’administration d’établissements publics et d’entreprises d’État fonctionnent souvent hors sol, avec d'énormes rémunérations qu'elles s'octroient, sans réelle reddition de comptes. On a évoqué récemment des rémunérations mensuelles de près de dix millions FCFA pour certains responsables non élus à l'Assemblée nationale, pendant que la majorité des fonctionnaires vivent avec 150 000 F ou moins.C’est cette clique de privilégiés, éloignée des réalités sociales, qui freine les réformes profondes et bloque le progrès social collectif, en encensant le chef de l'Etat pour se perpétuer à leur position et ce, quels que soient les résultats. Tant que ces rentes ne seront pas mises sur la table, la tentation sera grande de faire reposer l’ajustement budgétaire sur les mêmes catégories : enseignants, soignants, petits fonctionnaires, diplômés en quête de premier emploi, au lieu d’ouvrir le chantier de la réduction des dépenses de prestige, du contrôle des marchés publics, des acquisitions de matériels militaires surfacturés et de la lutte contre les exonérations abusives.Le spectre des “seize mesures” et le choix qui s’ouvreLe nouveau programme soutenu par le FMI prévoit une trajectoire de baisse du ratio masse salariale / PIB hors pétrole, un gel partiel des recrutements, et exclusivement des recrutements par remplacement numérique.Pris isolément, ces outils peuvent servir à remettre de l’ordre. Mais combinés à :- un discours anxiogène (“60 % du budget”),- des fichiers de paie à assainir,- un chômage massif et des recrutements peu transparents,ils peuvent aussi conduire à une version 2 des “seize mesures”, avec leur cortège de tensions sociales et de perte de confiance.Le Tchad a pourtant une autre option : faire de la maîtrise de la masse salariale non pas une arme contre les fonctionnaires, mais le point de départ d’un pacte de réforme :- assainir les fichiers et éliminer les véritables rentes ;- réorienter les recrutements vers l’éducation, la santé, la justice, les services de base ;- mettre en débat les dépenses politiques et de prestige ;- renforcer la performance des régies financières, en sortant les Douanes des griffes de "veuves et orphelins" de guerres de conquête de pouvoir, pour enfin sortir d’une pression fiscale hors pétrole indigne des besoins du pays.Les fonctionnaires ne sont pas l’ennemi. Ils sont, quand ils sont bien formés et bien gérés, le moteur qui fait tourner l’école, l’hôpital, l’administration – bref, ce qui permet au PIB d’exister.Le débat sur la masse salariale ne devrait pas servir à les désigner comme coupables, ni à bloquer les recrutements à la fonction publique, mais à poser une question simple : qui, aujourd’hui, profite réellement de l’État, et au service de qui le budget national est-il géré ?