BTD
Biaka Tedang Djoret
Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques
Biaka Tedang Djoret Statisticien-Économiste & Expert en finances publiques
Je m'appelle Biaka Tedang Djoret. Statisticien-économiste et expert en finances publiques, j'ai passé plus de vingt ans à accompagner des administrations africaines dans le renforcement de leurs capacités macro-budgétaires.
J'ai travaillé avec des institutions de premier plan telles que le FMI, AFRISTAT, la Banque mondiale, l'UEMOA, la CEMAC et la BAD.
Spécialiste des questions économiques et financières, j'œuvre pour une gestion plus efficace des ressources publiques en Afrique subsaharienne. Mon expertise en analyse statistique et en modélisation économique me permet d'éclairer les décisions stratégiques et de proposer des solutions innovantes pour le développement durable de notre continent.
Dernières réflexions
Lettre ouverte aux Tchadiens de l'extérieur et aux amis du Tchad: Ne laissez pas le Tchad vous faire peur
Lettre ouverte aux Tchadiens de l'extérieur et aux amis du Tchad: Ne laissez pas le Tchad vous faire peur
Lettre ouverte aux Tchadiens de l'extérieur et aux amis du TchadNe laissez pas le Tchad vous faire peurCahier d'un voyage au pays natalDjoret Biaka TedangChères compatriotes, chers compatriotes, chers amis du Tchad et des Tchadiens,Je suis de retour à mon lieu de travail après un séjour intense au Tchad, intervenu quelques jours après ma lettre ouverte au Président de la République. Dans cette lettre, je demandais humblement au Président Mahamat Idriss Deby de sortir de la peur pour engager le Tchad sur un chemin nouveau. Certains auraient pu y voir un acte de défiance. Pour moi, c'était d'abord un acte de fidélité : fidélité à une terre, à une histoire, à une famille, à un peuple et à une conviction. C'était aussi un acte de confiance en notre capacité collective à ouvrir, ensemble, ce chemin nouveau.Je ne vous écris donc pas comme un homme qui parlerait du Tchad depuis un dehors définitif, ni comme un membre de la diaspora détaché du pays réel. Je vous écris comme un Tchadien qui garde un ancrage profond au pays : ma famille y vit, mes attaches y demeurent, mes projets y sont tournés, et mes combats n'auraient aucun sens s'ils perdaient le contact avec la vie concrète des Tchadiens.Je vous écris depuis cet entre-deux que beaucoup d'entre nous connaissent : les pieds parfois ailleurs, mais le cœur, la mémoire, la colère, l'espérance et la responsabilité toujours tournés vers le pays natal.Dans mon livre autobiographique,Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne, cette vérité est dite avec force : l'exil n'est pas une fuite, c'est souvent un poste avancé de la lutte. Mais ce voyage m'a rappelé que ce poste avancé ne doit jamais devenir une tour d'observation lointaine. Il doit rester relié au terrain, aux villages, aux quartiers, aux jeunes, aux familles, aux prisonniers, aux leaders locaux, aux associations, aux maisons des jeunes, à tous ces lieux où le Tchad réel continue de souffrir, de résister et d'espérer. Au cours de ce séjour, j'ai visité des leaders politiques emprisonnés. J'ai rencontré des responsables de l'opposition, notamment Succès Masra, le Pr Avocksouma, Nassour Ibrahim Koursami et Max Kemkoye, ainsi que d'autres acteurs politiques comme l'ancien Premier ministre Pahimi Padacké Albert. J'ai échangé avec des acteurs de la société civile, des citoyens ordinaires, des jeunes, des femmes et des hommes qui, chacun à sa manière, portent encore une part de l'espérance nationale. J'ai aussi posé quelques actes concrets, notamment la remise d'équipements de connexion Internet au profit de jeunes de quartier et de lycée, parce que je crois que le changement ne peut pas seulement se dire : il doit aussi s'équiper, se connecter, se former et s'organiser.De ce voyage, je reviens avec une première conviction : tout le monde connaît l'état réel de notre pays. Personne n'ignore la profondeur de la crise tchadienne : la pauvreté, l'injustice, les clivages, les humiliations, la peur, l'abandon de la jeunesse, la désorganisation de l'État, l'affaiblissement des libertés, la tentation permanente de gouverner par la force et par la méfiance. Même ceux qui justifient encore le système savent. Même ceux qui se taisent savent. Même ceux qui y trouvent intérêt savent que le pays est bloqué.La contradiction nationale ne porte donc plus vraiment sur le diagnostic. Elle porte sur le chemin. L'arrogance du système MPS a reculé ; la peur de l'avenir, elle, demeure. Beaucoup redoutent que notre pays bascule dans l'inconnu d'une confrontation incontrôlable, comme dans la cour de recreation d’une école. D'autres craignent qu'une faction impose sa domination pour prolonger l'immobilisme ou réclamer sa part d'un règne sans vertu. Voilà pourquoi la question centrale et l’urgence n'est plus seulement de constater la crise, mais de définir une voie de sortie crédible.Presque tous les Tchadiens veulent le changement. Mais nous ne nous accordons pas encore sur la manière de le rendre possible, durable, pacifique et utile au peuple. Certains veulent aller vite, d'autres craignent le chaos. Certains veulent rompre brutalement, d'autres veulent négocier. Certains exigent justice immédiatement, d'autres redoutent la vengeance. Certains se méfient de toute alliance, d'autres pensent qu'il faut parler à tous. Notre défi est donc de transformer une volonté diffuse de changement en méthode collective, en discipline politique et en stratégie nationale.C'est ici que le rôle de la diaspora devient décisif.Pendant des années, la diaspora tchadienne a mené un combat difficile : celui de la vérité. Elle a dénoncé, documenté, alerté, interpellé, soutenu les voix de l'intérieur et brisé le monopole du récit officiel. Elle a parlé quand beaucoup ne pouvaient pas parler. Par les réseaux sociaux, les espaces numériques, les tribunes internationales, les associations et les plateformes citoyennes, elle a rendu visible ce que le pouvoir voulait cacher.Ma conviction est que ce combat a porté ses fruits. La diaspora a gagné le combat de la vérité et de la dénonciation. Elle a contribué à l'éveil des consciences et à la chute du mur du silence. Aujourd'hui, le pouvoir ne contrôle plus entièrement le récit national. La vérité circule, les abus sont documentés, les voix de l'intérieur trouvent des relais, le monde sait davantage et les Tchadiens aussi.Mais une victoire appelle une responsabilité nouvelle.La diaspora ne peut plus rester seulement dans la dénonciation. Elle doit construire sur cette victoire. Elle doit devenir une force de solutions, d'apaisement, d'organisation, d'orientation et de reconstruction. Elle doit aider à passer du cri à la méthode, de l'indignation à la stratégie, de la dénonciation à la proposition, de la peur à l'action collective.Dans le livre blanc de la diaspora que j'avais eu le plaisir de coécrire en 2022, intitulé Pour un Tchad Nouveau, cette intuition était déjà présente : la diaspora ne devait pas être pensée comme une périphérie du pays, mais comme une composante pleine et entière de la nation. La proposition 69 allait jusqu'à demander de reconnaître à la diaspora le statut de province du Tchad. Cette idée reste puissante, à condition de bien la comprendre : il ne s'agit pas de créer une diaspora qui donne des ordres depuis l'extérieur, mais une diaspora qui assume sa responsabilité nationale, se structure, recense ses compétences, soutient les initiatives locales et crée des ponts entre l'extérieur et l'intérieur.La diaspora au sein de laquelle j'ai eu à travailler de nombreuses années durant n'est pas hors du Tchad. Elle est une extension du Tchad : une mémoire, une compétence, une capacité de mobilisation, une force de veille, un espace de liberté indomptable, un réservoir de ressources et d'idées. Mais elle ne doit jamais oublier que la légitimité du changement appartient d'abord au peuple qui vit au pays, à celles et ceux qui supportent chaque jour les conséquences de la mauvaise gouvernance, de la peur et de l'injustice.Ce que j'ai vu auprès des prisonniers politiques m'a profondément marqué. Je n'ai pas rencontré des hommes brisés. Je n'ai pas vu la peur dans leurs yeux. Je n'ai pas senti la résignation. J'ai vu des femmes et des hommes habités par une conviction tranquille : le combat pacifique doit continuer, les peurs doivent tomber, le pays ne doit pas être abandonné à ceux qui veulent en faire une propriété privée.Ils n'ont pas demandé que l'on pleure sur leur sort. Ils nous rappellent plutôt à notre devoir. Par leur attitude, ils disent que l'enfermement physique ne suffit pas à emprisonner une conscience. Ils nous obligent à regarder notre propre peur et à nous demander : si ceux qui sont enfermés refusent de se résigner, de quel droit ceux qui sont libres choisiraient-ils l'abandon ? Pourquoi une diaspora dispersée dans le monde devrait-elle, elle aussi, se résigner ?Le combat non violent n'est pas une faiblesse. Il exige de vaincre en soi la peur, la rancune et l'orgueil. Il exige de ne pas répondre à la brutalité par la brutalité, de refuser que la colère devienne notre seule boussole, et de transformer la douleur en courage, la lucidité en stratégie, l'espérance en organisation.Notre génération doit comprendre que le jour où nous saurons affronter notre histoire, nous aurons déjà commencé à gagner notre avenir. Affronter notre histoire, pour nous Tchadiens, ce n'est pas seulement dénoncer les crimes, les confiscations et les trahisons. C'est aussi reconnaître nos divisions, nos méfiances, nos erreurs, nos silences, nos complicités parfois involontaires et nos difficultés à construire durablement ensemble.Chères compatriotes, chers compatriotes et amis du Tchad et des Tchadiens,Ce voyage m'a convaincu d'une chose : le système en place est beaucoup plus fragile qu'il ne veut le faire croire. Sa force apparente repose largement sur la peur qu'il inspire. Mais cette peur se fissure. Les prisonniers que j'ai rencontrés n'ont pas peur. Les jeunes que j'ai vus veulent comprendre, apprendre, se connecter et agir. Des citoyens parlent plus franchement. Même dans certains cercles proches du pouvoir, beaucoup savent que le pays ne peut pas continuer ainsi.Le petit cercle présidentiel a peur : peur de la vérité, peur de la jeunesse, peur d'une diaspora organisée, peur des prisonniers qui ne se résignent pas, peur d'une opposition qui retrouverait le peuple, peur des initiatives rurales qui échapperaient au contrôle, peur enfin d'un Tchad qui cesserait d'avoir peur. Il a peur de ses propres fissures internes. Notre rôle n'est pas de répondre à cette peur par une autre peur. Notre rôle est de faire tomber les peurs. La peur tombe lorsque les citoyens se parlent, lorsque les prisonniers ne sont pas oubliés, lorsque les jeunes sont formés, lorsque les villages sont soutenus, lorsque la diaspora revient, investit, accompagne, documente et organise. Oui, la peur tombe lorsque l'espoir cesse d'être un sentiment pour devenir une méthode.Le Tchad nouveau ne naîtra pas seulement de la chute d'un système. Il naîtra d'une transformation plus profonde : transformation de notre rapport au pouvoir, à l'ethnie, à la région, à la religion, à la justice, à la citoyenneté, à la parole publique, à la responsabilité collective, à l'Afrique et au monde.La proposition 101 de Pour un Tchad Nouveau portait une idée simple et forte : résister. Mais il faut aujourd'hui redonner à ce mot toute sa profondeur. Résister, ce n'est pas seulement dire non. Résister, c'est refuser la peur, la haine et la résignation. C'est protéger la dignité humaine, construire des alternatives concrètes, garder le cap de la paix lorsque tout pousse à la vengeance, et tenir debout sans devenir semblable à ce que l'on combat.Résister, c'est aussi accepter d'incarner le changement que nous appelons. Nous ne pouvons pas appeler à un Tchad de dignité avec des méthodes d'humiliation. Nous ne pouvons pas appeler à un Tchad de justice avec des pratiques d'exclusion. Nous ne pouvons pas appeler à un Tchad de paix en cultivant la haine ou en prolongeant les lignes de séparation. Nous ne pouvons pas appeler à un Tchad nouveau en reproduisant les vieux réflexes de clans, de régions, de calculs et de méfiances.C'est pourquoi j'appelle la diaspora à une nouvelle étape.Ne soyez plus seulement une diaspora de dénonciation : devenez une diaspora de transformation.Ne soyez plus seulement une diaspora de commentaires : devenez une diaspora d'organisation.Ne soyez plus seulement une diaspora de colère : devenez une diaspora d'espérance disciplinée. Chères compatriotes, chers compatriotes et amis du Tchad et des Tchadiens,Ne soyons plus seulement une diaspora qui rappelle ce qui ne va pas. Devenons une diaspora qui montre ce qui peut être fait, non seulement pour l'État, mais aussi pour le secteur privé, pour les jeunes, les femmes, les ruraux comme les urbains.Le premier rôle de la diaspora, désormais, est de porter l'espérance. Non pas une espérance naïve, qui nierait la brutalité du réel, mais une espérance lucide qui dit aux jeunes : votre pays n'est pas condamné ; aux familles : votre dignité reviendra ; aux prisonniers politiques : vous n'êtes pas oubliés ; aux populations rurales : vous n'êtes pas abandonnées ; aux dirigeants enfermés dans la peur : le temps de la confiscation finira. Oui, parce que nous avons les experiences des autres pays, parce que nous avons confiance en nos capacités, nous pouvoir être des vecteurs d’espérance.Le deuxième rôle de la diaspora est d'apaiser. Notre pays est fracturé par trop de blessures, de manipulations et de récits contradictoires. La diaspora ne doit pas amplifier les haines ni devenir le lieu où l'on radicalise à distance les fractures du pays. Elle doit aider à parler à toutes les communautés, à toutes les régions, à toutes les sensibilités politiques, à toutes les mémoires blessées. Elle doit contribuer à préparer une justice qui répare sans devenir vengeance, une réconciliation qui reconnaît les victimes sans blanchir les bourreaux, une transition qui rassemble sans effacer la vérité. J'en appelle à chacun de vous, à nos leaders d'opinion, à nos médias : portez des messages d'unité et de vivre-ensemble, pour que nous restaurions demain un contrat social nouveau. Là également, nous avons le recul et les experiences d’autres pays pour comprendre que nos contradictions actuelles ou les crises sont des pages de l’histoire d’un people qui sait esperer et sur qui veillent des consciences eveillées.Le troisième rôle de la diaspora est de soutenir les initiatives de terrain. Le changement ne viendra pas seulement de N'Djamena, des plateaux de télévision, des communiqués politiques ou des réseaux sociaux. Il viendra aussi des villages, des cantons, des ferricks, des quartiers, des groupements de femmes, des associations de jeunes, des écoles, des coopératives, des maisons des jeunes, des bibliothèques, des centres de santé, des leaders communautaires, des enseignants et des entrepreneurs locaux.Chaque Tchadien de l'extérieur ou ami des Tchadiens peut parrainer une initiative utile au pays : une bibliothèque, une maison des jeunes, une connexion Internet, un projet agricole, un groupement de femmes, une coopérative rurale, une formation professionnelle, une école communautaire, un centre de lecture, une activité sportive, une plateforme locale de dialogue, une initiative de paix entre communautés, un projet porté par des jeunes du village, du quartier ou de la région d'origine. Il faut passer d'une population seulement résiliente à des femmes et des hommes qui prennent individuellement et collectivement leur destin en main, et restaurent leur dignité.Le soutien aux populations rurales doit devenir une priorité stratégique. Pendant trop longtemps, la politique tchadienne a regardé les campagnes comme des réservoirs électoraux, des espaces de contrôle administratif ou des terrains d'instrumentalisation communautaire. Il faut inverser ce regard. Les populations rurales ne sont pas des masses à mobiliser seulement pendant les crises ; elles sont des actrices du changement. Elles savent ce que signifie l'abandon de l'État. Elles connaissent les conflits fonciers, les tensions entre éleveurs et agriculteurs, la faiblesse des services publics, les difficultés d'accès à l'eau, à l'école, aux soins, aux marchés et à l'information.J'en appelle en particulier aux leaders de ces zones que le pouvoir considère comme son enclos politique, alors qu'elles bouillonnent faute d'infrastructures, de justice et de perspectives : prenez la responsabilité de faire émerger une opinion libre, enracinée et tournée vers l'avenir. Aidez-nous à tracer un chemin commun, afin que nous transcendions le piège de la division installé depuis si longtemps par les systèmes qui se sont succédé.La diaspora doit accompagner les leaders de terrain. Elle doit soutenir les autorités traditionnelles réformatrices, les associations de femmes, les jeunes ruraux, les enseignants, les animateurs communautaires, les entrepreneurs agricoles et les médiateurs de paix. Elle doit aider à documenter les besoins, financer des microprojets, créer des mécanismes transparents de suivi, connecter les villages aux compétences disponibles et faire remonter les solutions venues du terrain.Le quatrième rôle de la diaspora est de structurer les compétences. Nous avons des médecins, des ingénieurs, des économistes, des enseignants, des juristes, des entrepreneurs, des informaticiens, des travailleurs sociaux, des experts agricoles, des cadres de l'administration, des chercheurs, des artistes, des sportifs, des femmes et des hommes d'expérience dispersés dans le monde. Cette dispersion ne doit plus être une faiblesse. Elle peut devenir une force si elle est organisée.Il faut créer des cercles de compétences au service du Tchad nouveau : énergie, éducation, santé, justice, agriculture, numérique, finances publiques, collectivités territoriales, entrepreneuriat, paix sociale, jeunesse, culture, environnement. Chaque cercle devrait produire des idées simples, des projets réalisables, des appuis concrets, des formations, des fiches pratiques, des notes de proposition et des mécanismes de soutien aux initiatives locales.Le cinquième rôle de la diaspora est de contribuer à clarifier le chemin politique du changement. Le peuple veut le changement, mais il a besoin d'un chemin crédible. Il ne suffit pas de dire que le pouvoir doit partir. Il faut dire comment éviter le chaos, reconstruire l'État, protéger les libertés, organiser des élections crédibles, faire justice, réconcilier et remettre l'école, la santé, l'administration, les collectivités et l'économie au service des citoyens.La diaspora doit donc aider à produire une pensée politique utile, non une agitation permanente. Elle doit rapprocher les acteurs de l'intérieur et de l'extérieur, encourager les convergences, soutenir les initiatives de dialogue entre forces démocratiques, pousser à l'unité sans confusion, à la fermeté sans violence, à la mémoire sans haine, à la justice sans vengeance, à la stratégie sans compromission. Face aux tribulations et aux compromissions politiques, anciennes comme récentes, la diaspora, par sa méthode et son expérience, doit faire renaître l'espoir en notre capacité à tracer et à ouvrir ce chemin nouveau.Chères compatriotes, chers compatriotes et amis du Tchad et des Tchadiens,Je vous écris donc pour vous dire : n'abandonnez pas le pays, la terre de Toumaï. Ne laissez pas le Tchad vous faire peur. Ne laissez pas le système vous convaincre que le retour est impossible, que l'action est inutile, que la parole est dangereuse, que la contribution est vaine. Oui, préparez ce moment de rupture qui reviendra inéluctablement et dans un avenir proche. Que cette rupture soit celle du leadership ou non, la diaspora doit refuser le fatalisme et se préparer à jouer son rôle de réparation de l'histoire et de définition d'un nouveau cap.Revenez quand vous le pouvez.Soutenez quand vous ne pouvez pas revenir.Formez quand vous avez une compétence.Financez quand vous en avez les moyens.Connectez quand vous avez des réseaux.Témoignez quand vous savez.Proposez quand vous avez une idée.Écoutez toujours avant d'agir.Et surtout, portez partout des messages d'espérance.Ce retour, physique ou virtuel, doit surtout être un retour de valeurs, de responsabilité et de lucidité.Le Tchad n'est pas perdu. Il est blessé, confisqué, fatigué, mais il n'est pas mort. Il respire encore dans la dignité des prisonniers qui ne renoncent pas, dans les jeunes qui cherchent des outils, dans les femmes qui tiennent les familles debout, dans les villages oubliés, dans les consciences qui se lèvent, dans cette diaspora qui, après avoir gagné le combat de la vérité, doit maintenant gagner le combat de la construction.Notre pays ne nous demande pas seulement de l'aimer à distance. Il nous demande de le servir avec courage, méthode et humilité. Oui, ne laissons pas la peur décider à notre place. Ne laissons pas la colère remplacer la stratégie. Ne laissons pas la dénonciation devenir notre unique horizon.Construisons désormais les chemins du Tchad nouveau : un Tchad digne, apaisé, juste, enraciné dans ses territoires, ouvert à ses enfants de l'intérieur comme de l'extérieur, capable de faire de ses douleurs une force, de ses fractures une promesse de réconciliation et de son énergie longtemps contenue une puissance de rattrapage et de développement.Je ne vous écris pas pour disparaître ensuite. Pour que ces appels à la diaspora ne restent pas des mots, je reviendrai vers vous avec des propositions concrètes, des actes simples, mesurables et vérifiables que la diaspora pourrait poser dans son rôle stratégique à cette période critique de la vie de notre Nation. Oui, je reviendrai vers vous, dans les prochains mois, pour proposer les premières structures de ce travail et vous rendre compte, sans détour, de ce que nous aurons engagé ensemble.Parce que le Tchad nous appelle encore, répondons-lui avec convictions.Répondons-lui par la vérité, l'organisation, la paix, la dignité et le progrès pour tous.Djoret Biaka TedangAncien candidat aux élections de député de la diasporaEmail : contact@djoret-biakatedang.comWhatsApp : +225 07 68 20 37 94Site : www.djoret-biakatedang.comFacebook : facebook.com/OsonsleTchadNouveauX : @BiakaDjoret
LETTRE OUVERTE AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE: Surmontez vos peurs, ouvrez le chemin nouveau
LETTRE OUVERTE AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE: Surmontez vos peurs, ouvrez le chemin nouveau
L E T T R E O U V E R T E A D R E S S É E À Son Excellence Monsieur le Président de la République du Tchad Le Maréchal Mahamat Idriss Deby N'Djaména – TchadL A P E U R N E G OU V E R N E R A PA S L E T C H A DSurmontez vos peurs, ouvrez le chemin nouveauMonsieur le Président,Cette lettre n'est ni une supplique, ni une provocation, ni un appel au désordre. C'est une alerte politique, morale et historique. Elle s'adresse au chef de l'État, mais aussi à l'homme qui peut encore choisir entre l'enfermement dans la peur et l'entrée dans l'Histoire.Vous vous souviendrez que je vous ai adressé mon livre, Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne, chronique d'un engagement. C'est dans cette même logique non violente que je vous écris aujourd'hui. La situation du pays inquiète. L'arrestation, puis la condamnation de responsables politiques liés au GCAP, il y a quelques jours, montrent que le Tchad s'enfonce dans une voie dangereuse : celle d'un pouvoir qui traite la contradiction politique comme une menace d'État.Je ne nie pas la lourdeur de la charge que vous portez. Gouverner le Tchad n'est pas simple. Notre pays est traversé par des fractures historiques, des menaces sécuritaires, des blessures communautaires, des attentes sociales immenses et des pressions extérieures contradictoires. Je sais qu'un président peut être entouré de rapports alarmistes, de conseils intéressés, de loyautés fragiles et de peurs héritées. Mais c'est précisément dans ces moments que se reconnaît un homme d'État : non à sa capacité de contraindre, mais à sa capacité de dépasser la peur pour ouvrir un chemin plus grand que lui.Depuis plusieurs jours, j'ai écrit sur les peurs qui semblent structurer l'exercice du pouvoir au Tchad : peur de transformer la vie des Tchadiens, peur des compétences, peur de l'unité du peuple, peur de la vérité, peur de l'alternance. Ces peurs ne sont pas seulement celles d'un homme ; elles traversent un système, héritent d'une histoire, s'alimentent dans les cercles de pouvoir et finissent par devenir des méthodes de gouvernement. Elles abîment l'État, étouffent les talents, divisent la nation, ferment l'espace politique et éloignent le Tchad de la République qu'il mérite.Je ne prétends pas connaître vos pensées intimes. J'observe seulement les effets politiques d'un système qui gouverne davantage par la méfiance que par la confiance, et qui semble sentir s'effriter des loyautés autrefois considérées comme acquises.Une partie importante du peuple tchadien avait pourtant voulu espérer en vous. Beaucoup ont pensé que votre jeunesse pouvait ouvrir une brèche dans l'ancien système. Certains ont cru aux dialogues initiés, à l'ouverture souverainiste, à la possibilité d'un chemin nouveau. D'autres, comme moi, sont restés prudents. Mais tous pouvaient espérer que le Tchad entrerait enfin dans un cycle différent.Aujourd'hui, beaucoup déchantent : citoyens ordinaires, leaders de la société civile, opposants démocratiques, cadres de l'administration, jeunes sans perspective, et même certains de ceux qui ont accompagné le système. Trop de Tchadiens vivent avec la peur au ventre. Pourtant, une question demeure : comment sortir ensemble de cette prison ? Ma certitude est simple : il est encore possible d'en sortir.Je m'apprête à me rendre au Tchad pour un séjour auprès des miens. Ce déplacement n'est ni une provocation ni un acte de défi. Il est d'abord un temps familial, un retour vers cette terre que je n'ai jamais cessé d'aimer. Mais aucun citoyen conscient ne peut fouler le sol de son pays sans écouter ce qu'il traverse. Je viens donc sans arme, sans haine et sans amertume, avec la volonté de voir, d'écouter et de contribuer pacifiquement à la vérité de notre moment national.Face à cette démarche, plusieurs attitudes sont possibles pour ceux qui ont aujourd'hui la charge de l'État.· La première serait de réduire cette parole au silence, en voyant dans un citoyen désarmé une menace pour l'ordre public. Ce choix ne renforcerait pas l'autorité ; il donnerait plutôt le sentiment d'un pouvoir inquiet devant le libre débat d'idées.· La deuxième serait de judiciariser mon engagement, dans la continuité des condamnations récentes de responsables politiques et de voix critiques, notamment celles du GCAP. Une alerte citoyenne deviendrait alors un dossier pénal, et la justice risquerait d'apparaître non comme l'arbitre impartial de la République, mais comme le prolongement administratif d'une inquiétude politique.· La troisième voie est celle de la sagesse : entendre une parole libre, non pour lui donner raison par principe, mais pour ouvrir un espace de dialogue utile au pays. C'est ce chemin que je propose : non celui du défi, non celui de la confrontation, mais celui d'une République assez forte pour écouter, assez digne pour réparer, assez courageuse pour regarder la vérité en face.Ignorer ces alertes ne résoudra rien. L'orgueil ne répare pas les fractures. Le silence ne désarme pas les peurs. Le temps finit toujours par rattraper ceux qui refusent d'entendre le pouls de leur peuple.Monsieur le Président,Le Tchad est fatigué : des divisions, des procès politiques, des promesses sans lendemain, des gouvernements d'équilibre qui ne transforment pas la vie, des réformes annoncées mais jamais ressenties dans les foyers. Fatigué de voir ses enfants partir, ses fonctionnaires s'appauvrir, ses villages attendre, ses quartiers survivre et ses institutions se vider de leur sens.Le vrai courage aujourd'hui ne serait pas de montrer que vous pouvez contraindre ; il serait de montrer que vous pouvez écouter. Il ne serait pas de prouver que l'État peut arrêter un citoyen ; il serait de prouver que la République peut entendre une parole libre sans trembler.Je vous demande de faire de la libération des prisonniers politiques le premier acte de la décrispation. Cela commence par Succès Masra, les leaders du GCAP — Pr Avocksouma Djona, Max Kemkoye, Nassour Koursami, Neatobeye Bidi Valentin et leurs compagnons — ainsi que toutes les personnes détenues pour des faits liés à l'expression pacifique de leurs opinions. Leur libération serait l'acte fondateur d'une présidence qui choisit la République : la preuve que l'État peut être fort sans être brutal. Une main sincère tendue à ceux qui, comme Me Max Loalngar, ont dû quitter le pays pour leur sécurité, devrait prolonger cette décision.Ce premier acte devrait ouvrir une détente politique réelle : réexamen impartial des dossiers judiciaires, réouverture de l'espace public, respect des partis, syndicats, associations, journalistes, intellectuels, autorités traditionnelles, leaders religieux, femmes, jeunes et diaspora. Une parole libre ne détruit pas la République ; elle la répare.Je vous propose cinq actes fondateurs d'un nouveau cycle :1. Ouvrir un dialogue non décoratif, reposant sur des engagements vérifiables : libertés publiques, justice indépendante, administration neutre, réforme de l'armée, lutte contre la corruption, reconnaissance des diversités sans instrumentalisation, protection de la dignité de chaque citoyen. L'Afrique qui se réinvente a besoin d'un Tchad réconcilié avec lui-même.Un vrai pacte national de confiance2. Le pays n'a pas besoin de ministres décoratifs ni de nominations de récompense. Il a besoin de femmes et d'hommes capables de redresser l'école, de rendre l'hôpital plus humain, de remettre l'administration au service du citoyen, de restaurer la justice, de créer des emplois, de moderniser l'agriculture, de sécuriser les finances publiques et de donner à la jeunesse des raisons concrètes de croire en son pays.Une équipe de mission, non un gouvernement de protection3. Ne demandez plus d'abord aux Tchadiens d'où ils viennent, de qui ils sont proches ou à quel cercle ils appartiennent. Demandez-leur ce qu'ils peuvent faire pour le pays. Le Tchad est trop pauvre pour gaspiller ses talents, trop fragile pour exclure ses intelligences, trop blessé pour confondre compétence et menace.L'État ouvert aux compétences nationales et à la diaspora4. Un pays solide peut changer ses dirigeants sans peur, sans vengeance et sans effondrement. Un président courageux n'a pas besoin de posséder l'avenir ; il construit des institutions capables de lui survivre. Préparer l'alternance comme une garantie de paix5. Le chemin que je propose n'est pas celui de la vengeance. Le Tchad n'a pas besoin d'une alternance qui remplace une peur par une autre. Il a besoin d'un passage ordonné vers un État où personne ne sera persécuté pour son origine, son appartenance passée ou ses fonctions exercées, mais où chacun répondra de ses actes dans un cadre juste, impartial et réconciliateur. La justice que j'appelle de mes vœux est un mécanisme de vérité, de réparation, de non-répétition et de reconstruction d'une volonté commune de vivre ensemble. Une justice de vérité et de réconciliationMonsieur le Président,Cette lettre, qui synthétise mes réflexions récentes et prolonge mon engagement citoyen non violent, n'a qu'un seul objectif : contribuer à éviter l'impasse et proposer les voies d'une décrispation nécessaire. Elle n'est ni une demande d'audience, ni une recherche de faveur, ni une offre de ralliement. Je ne sollicite aucun poste, aucune protection, aucun arrangement personnel. Je porte une parole citoyenne, libre et responsable, au service d'une sortie par le haut, dans l'intérêt supérieur du Tchad.Je ne vous demande pas de céder à un adversaire. Je vous demande d'écouter un citoyen et de sauver la République de l'enfermement. Il est encore possible que votre nom ne reste pas associé seulement à la continuité d'un système, mais à l'ouverture courageuse d'un nouveau cycle.L'Histoire est sévère avec les dirigeants qui s'entêtent ; elle sait aussi reconnaître ceux qui changent de trajectoire au moment décisif. Il est encore possible de choisir l'Histoire plutôt que la survie. Mais il faut choisir maintenant.Que Dieu vous accorde la lucidité de ce moment, le courage de la décision et la grandeur d'une trajectoire qui dépassera notre génération.Je vous prie d'agréer, Excellence Monsieur le Président de la République, l'expression de ma très haute considération.Biaka Tedang DjoretStatisticien-économiste
La lâcheté du président (5/6) : avoir peur de l’alternance
La lâcheté du président (5/6) : avoir peur de l’alternance
La cinquième lâcheté d’un président, c’est d’avoir peur de l’alternance.Un président qui croit en son œuvre n’a pas peur du jour où il quittera le pouvoir. Il sait que gouverner, ce n’est pas posséder l’État ; qu’un mandat n’est pas une propriété privée ; qu’un peuple n’est ni un héritage familial, ni un marché politique, ni un territoire conquis. Un pays devient réellement stable lorsque ses institutions peuvent survivre au départ de ceux qui le dirigent.Mais un président qui redoute l’alternance gouverne comme si l’avenir de la nation devait s’arrêter avec lui. Il ne prépare pas la transmission démocratique ; il organise sa conservation. Il ne construit pas des institutions ; il bâtit des protections. Il ne cherche pas à convaincre durablement ; il cherche à verrouiller.La sortie de transition au Tchad aurait dû ouvrir une respiration démocratique et une trajectoire nouvelle de développement économique et social. Elle a plutôt été suivie d’un durcissement institutionnel : mandat présidentiel porté de cinq à sept ans, suppression de la limitation du nombre de mandats, renforcement de la logique présidentielle. Ce n’est pas une simple révision technique. C’est un message politique : après une transition transformée en transmission du pouvoir du père au fils, le système prépare désormais sa prolongation.C’est là que la psychologie du pouvoir devient dangereuse.Le pouvoir prolongé fabrique l’illusion de l’indispensabilité. Au départ, on dit vouloir sauver le pays. Ensuite, on prétend le stabiliser. Puis on affirme que le peuple n’est pas prêt. Enfin, on présente toute alternance comme une menace contre la nation, contre le clan, contre l’ordre établi. Lorsque les contestations montent, le pouvoir entre dans la psychologie du vainqueur assiégé : il ne voit plus des citoyens qui veulent faire mieux ; il voit partout des ennemis qui veulent prendre sa place.Ainsi naît la confusion entre l’État et un homme.Celui qui conteste le président devient ennemi de la République. Celui qui critique le gouvernement devient menace contre la stabilité. Celui qui réclame l’alternance devient fauteur de trouble. Celui qui demande des comptes devient suspect. Celui qui organise pacifiquement le peuple devient danger public. Jeunes, anciens, acteurs politiques, citoyens de la diaspora : tous peuvent devenir cibles dès lors qu’ils incarnent l’idée qu’une autre voie est possible.Quand un pouvoir ne parvient plus à convaincre, il cherche à neutraliser. Les prétextes varient : trouble à l’ordre public, atteinte à la sûreté, détention supposée d’armes, complot imaginaire. Mais le mécanisme reste le même : transformer la parole politique en menace pénale. Même des figures âgées ou historiques de la vie publique peuvent être rattrapées par cette peur, comme si leur seule existence rappelait au pouvoir qu’il n’est pas seul à pouvoir parler au nom du pays. Derrière un Président lâche qui avance malgré tout, il y a des personnes assassinés, des prisonniers politiques, des corps meurtries dans les géôles politiques, des personnes qui finissent par perdre espoir au pays et prennent le chemin de l’exil, des projets de la diaspora enterrés. Il crée les conditions de son propre échec…Cette peur touche aussi ceux qui ont accompagné le système, du père au fils. Le président lâche ne croit pas au rôle institutionnel de ses propres alliés ; il veut une opposition domestiquée, un dialogue politique dont il fixe seul l’ordre du jour, une médiation réduite à la gestion des soumissions individuelles. Il sent le danger partout, même auprès de ceux à qui il a lui-même confié le rôle d’opposants acceptables. Il n’hésite pas à actionner les institutions de contrôle pour humilier ou s’assurer de la soumission de leaders qui veulent prendre leur rôle au sérieux.Dans un tel système, l’entourage présidentiel devient lui aussi prisonnier. Chacun doit prouver sa fidélité, afficher son zèle, dénoncer les hésitations, parfois contre sa propre conscience. On actionne la solidarité communautaire, même lorsqu’on sait que la solidarité à un fautif n’existe pas dans la société africaine. La peur ne gouverne pas seulement le peuple ; elle enferme également ceux qui protègent le pouvoir.L’impasse devient totale lorsque cet entourage finit par croire que sa sécurité dépend exclusivement de la conservation du régime. Il oublie que le peuple veut d’abord avancer, non se venger ; que les cris de la jeunesse traduisent des drames, non une rage aveugle ; qu’un processus de vérité, justice, réparation et réconciliation pourrait justement éviter la répétition des blessures. Mais pour y croire, il faudrait accepter de regarder l’histoire en face et de garantir que les mêmes abus ne se reproduiront plus.La peur de l’alternance est l’une des grandes maladies de la gouvernance africaine. Elle transforme les Constitutions en instruments de prolongation, les élections en formalités, les institutions en boucliers, les partis dominants en machines d’occupation de l’État, la justice en arme politique et l’administration en appareil de contrôle.Pourquoi craindre la compétition si l’on croit avoir convaincu le peuple ? Pourquoi verrouiller les institutions si l’on croit être aimé ? Pourquoi changer les règles si l’on croit réellement à la démocratie ? La réponse est simple : le pouvoir sait qu’il n’a pas produit assez de confiance pour accepter librement le jugement du peuple.Un président courageux accepterait une règle claire : je sers, je rends compte, je pars si le peuple le décide. Il comprendrait que l’alternance n’est pas une humiliation, mais la respiration normale d’une République. Elle permet à un pays de corriger ses erreurs sans guerre, sans vengeance, sans effondrement. Elle protège même les anciens dirigeants, parce qu’elle installe la règle plutôt que la revanche.La peur de l’alternance vient aussi de l’absence de sortie honorable. Dans les régimes fermés, quitter le pouvoir signifie souvent perdre protection, privilèges et sécurité, surtout lorsque le bilan est chargé d’arbitraire, d’abus, de détournements et de mensonges d’État. C’est pourquoi il faut construire des institutions capables de garantir la paix, la justice et la dignité de tous, y compris de ceux qui quittent le pouvoir. L’alternance pacifique n’est pas seulement un droit du peuple ; elle est aussi une assurance pour ceux qui acceptent de partir.Mais lorsque l’alternance est bloquée, la colère s’accumule. Lorsque les voies pacifiques sont fermées, la frustration cherche d’autres chemins. L’alternance n’est donc pas un luxe démocratique. Elle est le mécanisme qui permet à une société de changer de direction sans brûler la maison commune. Un pays qui ne peut pas changer ses dirigeants pacifiquement devient un pays fragile.La peur de l’alternance pousse également le pouvoir à coopter plutôt qu’à réformer. On ne cherche plus à convaincre l’opposition ; on cherche à la diviser. On n’ouvre pas l’État ; on absorbe quelques figures. On ne crée pas un consensus national ; on fabrique des ralliements individuels. Mais la cooptation n’est pas l’alternance. On peut nommer quelques opposants et continuer à fermer l’espace politique. On peut distribuer des postes et refuser le pluralisme. On peut parler d’ouverture tout en gardant intact le mécanisme de confiscation du pouvoir. L’alternance véritable ne consiste pas à faire entrer quelques personnes dans un gouvernement. Elle consiste à accepter que le peuple puisse changer le gouvernement.La lâcheté du président, c’est de ne pas croire qu’il peut sortir du pouvoir dignement. C’est de ne pas croire qu’un ancien président peut devenir une autorité morale s’il a servi honnêtement ou lorsqu’il s’amende honnêtement. C’est de ne pas croire que l’honneur d’un dirigeant se mesure aussi à sa capacité de quitter le pouvoir sans détruire la nation.Aucun homme n’est plus grand que le pays. Aucun clan n’est propriétaire de l’État. Aucun parti n’a vocation à gouverner éternellement. Aucune armée ne doit devenir l’assurance-vie politique d’un régime. Aucune Constitution ne doit être taillée pour rassurer les peurs d’un président.L’alternance n’est pas une menace. Elle est une garantie de paix.La lâcheté du président est d’avoir peur de l’alternance.--------------------------------------------La prochaine étape n’est plus seulement de dénoncer cette peur. Elle est de proposer au Président un chemin de sortie de ses nuits de cauchemar.Djoret
La lâcheté du président (4/6) : préférer le pays officiel au pays réel
La lâcheté du président (4/6) : préférer le pays officiel au pays réel
La quatrième lâcheté d’un président, c’est de préférer le pays officiel au pays réel.Le pays officiel est celui des discours, des cérémonies, des communiqués, des slogans, des rapports arrangés et des applaudissements organisés. Dans ce pays-là, les institutions fonctionnent, l’eau est accessible à la majorité de la population, la justice est indépendante, les élections sont transparentes, la jeunesse est écoutée, les libertés sont garanties, les réformes avancent et la paix est consolidée.Mais le pays réel est tout autre.Dans le pays réel, les familles peinent à manger correctement. Les fonctionnaires s’appauvrissent. Les jeunes cherchent un avenir qu’ils ne trouvent plus. Les villages attendent l’eau, les routes, les services publics de base. Les écoles manquent de moyens. Les hôpitaux manquent de dignité. La justice inspire la peur au lieu de garantir la confiance. Les voix critiques sont surveillées, arrêtées ou poussées au silence. Et trop souvent, quand les citoyens demandent des comptes, le pouvoir leur répond par la menace, la prison ou le mépris, via des institutions aux ordres.Dans le pays officiel, l’électricité est tondol; dans le pays réel, les coupures d’obscurité sont saluées par de grands cris de joie des enfants comme des evenements rares. Dans le pays officiel, on discoure sur le vivre-ensemble, l’amour de la patrie; dans le pays réel, on pille les ressources aurifères et les postes juteux et les grades sont reservés aux membres du clan.C’est cette distance entre le pays officiel et le pays réel qui tue la confiance.Un président courageux n’a pas peur du réel. Il accepte les faits, les chiffres, les rapports, les alertes, les contradictions. Il sait qu’un pays ne se redresse pas en maquillant ses blessures. Il regarde l’école telle qu’elle est, l’hôpital tel qu’il fonctionne, l’administration telle qu’elle traite le citoyen, la justice telle qu’elle est perçue, la pauvreté telle qu’elle détruit les familles, la jeunesse telle qu’elle désespère.Mais un président qui a peur de la vérité préfère le décor à la réalité. Il écoute les laudateurs sur les médias publics plutôt que la diversité des opinions. Il préfère les cérémonies aux résultats, les discours aux réformes, les remaniements de façade aux ruptures profondes. Il veut que l’on parle de stabilité quand il y a étouffement, d’ordre quand il y a peur, de réconciliation quand il y a exclusion, de réforme quand les anciennes pratiques continuent.Le mensonge d’État ne consiste pas seulement à cacher une information. Il consiste à fabriquer un pays officiel qui n’existe pas, pendant que le pays réel souffre en silence. Il consiste aussi à instrumentaliser les crises pour neutraliser les contestations, pour justifier les échecs.Un pouvoir sûr de lui n’a pas besoin d’emprisonner la vérité. Il lui répond : par des résultats, des audits, des débats publics, des politiques sociales crédibles, une justice impartiale, des données publiques, des sanctions contre les abus et des réformes vérifiables.Lorsqu’au contraire les arrestations se multiplient, que les abus dénoncés restent sans sanctions visibles, que les enquêtes annoncées n’aboutissent pas, que les responsabilités politiques ne sont jamais assumées, le soupçon remonte naturellement vers le sommet de l’État. Car dans une République, le silence du pouvoir face à l’injustice, aux faux rapports et aux échecs devient lui-même un acte politique.Un président n’est pas responsable de chaque faute individuelle commise dans l’administration, l’armée ou la justice. Mais il devient politiquement responsable lorsque les fautes se répètent, lorsque les victimes n’obtiennent pas justice et lorsque le mensonge officiel devient la seule réponse au malaise national.Lorsque la vérité devient impossible à étouffer, le président lâche dénonce les “faux rapports”, accuse ses collaborateurs, annonce des remaniements, mais refuse de toucher au cœur du système, par peur et/ou par confort devant les discours apaisants des laudateurs. Il change les chaises, pas les méthodes. Il remplace les visages, pas les logiques de loyauté, de rente et d’impunité.La peur de la vérité est une peur profondément psychologique. Elle vient de l’insécurité intérieure du pouvoir. Un dirigeant qui ne croit pas à sa propre légitimité cherche à contrôler le récit national. Il veut que l’on parle de stabilité quand il y a étouffement. Il veut que l’on parle d’ordre quand il y a peur. Il veut que l’on parle de réconciliation quand il y a exclusion. Il veut que l’on parle de réforme quand il y a continuité des pratiques anciennes.Gouverner par la vérité, ce serait publier les audits, protéger les lanceurs d’alerte, laisser les journalistes enquêter, garantir l’indépendance des magistrats, accepter les débats contradictoires, évaluer les politiques publiques et rendre compte au peuple. La vérité n’est pas seulement une valeur morale ; elle est une méthode de gouvernement.Dire la vérité sur le Tchad n’est pas trahir le Tchad. C’est refuser que la souffrance des citoyens soit maquillée par des communiqués. C’est refuser que la peur soit appelée paix, que la soumission soit appelée stabilité, que le silence soit présenté comme adhésion.La vérité n’est pas une arme contre la République. Elle est le début de sa guérison.La lâcheté du président est de préférer le pays officiel au pays réel.Mais combien de “pays officiels” faudra-t-il encore détruire pour que le pays réel ait enfin droit à la parole ?Djoret