Il existe au Tchad des lois remarquables que personne n'applique. Des textes qui disent exactement ce qu'un État juste devrait faire — et que le système ignore méthodiquement. Le drame tchadien n'est pas l'absence de lois. C'est l'écart abyssal entre ce que les lois disent et ce que le système fait.
La Loi n°017/PR/2001 portant Statut général de la Fonction publique avait posé des principes clairs en matière de droit et de devoir du fonctionnaire. Son article 5 affirme que l'accès aux emplois publics est ouvert à égalité, sans distinction de genre, d'ethnie, d'origine, de race, d'opinion politique, de position sociale ou de religion. L'article 41 prévoit même que les recrutements s'opèrent par concours. L'article 42 ajoute que chaque concours donne lieu à une liste classant les candidats par ordre de mérite.
Loi n°017/PR/2001 — Statut général de la Fonction publique Art. 5 : L'accès aux emplois publics est ouvert à égalité, sans distinction de genre, d'ethnie, d'origine, de race, d'opinion politique, de position sociale ou de religion. Art. 41 : Les recrutements s'opèrent par concours. Art. 42 : Chaque concours donne lieu à une liste classant les candidats par ordre de mérite. |
Tout est là : égalité, concours, mérite, transparence. |
Mais dans la réalité, que voit-on trop souvent ? Le concours recule devant le réseau. Le mérite s'efface devant l'allégeance. La compétence devient secondaire lorsque la proximité politique, familiale, clanique ou personnelle décide de la carrière. La transparence fait place à l'opacité notamment dans le cadre de recrutements par remplacement numérique qui tend à supplanter même les procédures de recrutement par examen de dossier que l'on a finit par accepter.
Le système ne viole pas toujours la loi en la supprimant. Il la vide de son sens. |
La même loi reconnaît dans son article 10 la liberté d'opinion du fonctionnaire et interdit toute discrimination fondée sur les opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses. Il précise que l'expression de ces opinions doit se faire en dehors du service — règle équilibrée et juste : au bureau, le fonctionnaire sert l'État et tous les citoyens ; en dehors, il reste un citoyen libre, non amputé.
Mais là encore, le Tchad officiel dit une chose, le Tchad réel en pratique une autre.
Combien de cadres compétents ont été bloqués, déplacés ou écartés non pour faute professionnelle, mais parce qu'ils pensaient librement ? Combien ont été sanctionnés parce qu'ils refusaient de transformer leur compétence en soumission ? Je pose ces questions en citoyen. Je les pose aussi en homme qui a personnellement connu ce que signifie exprimer une opinion libre sur son pays — et en mesurer les conséquences.
Car c'est précisément là que la contradiction devient grave.
Des informations circulent sur la mise en place de relais du MPS au sein de départements ministériels. Le Secrétaire général du parti a cru devoir réagir publiquement pour relativiser ces informations. Vraies ou fausses dans leur forme, ces informations révèlent une réalité que personne ne conteste vraiment : le parti au pouvoir irrigue l'administration, oriente les nominations, surveille les opinions et récompense les fidélités. |
La question n'est donc pas de savoir si le Tchad a de bonnes lois. Il en a. La question est de comprendre pourquoi ces lois restent lettre morte. La réponse tient en un mot : l'impunité. Tant que violer la lettre et l'esprit du Statut de la Fonction publique ne coûte rien, tant que le favoritisme est plus rentable que le mérite, le fossé entre les textes et la réalité ne se comblera pas de lui-même.
Les premières victimes de cette situation sont la jeunesse et les jeunes cadres audacieux qui ont de l'ambition pour leur pays. Ce sont eux qui arrivent avec des diplômes, des idées et une énergie prête à se mettre au service de la nation — et qui se heurtent, dès les premiers pas, à un système qui ne reconnaît ni leur mérite ni leur engagement. Ce sont eux qui apprennent, trop vite, que l'allégeance vaut plus que la compétence. Ce sont eux qui partent — ou qui se taisent. | |
Prochains articles de la série Dans le prochain article, nous verrons comment l'État tchadien a lui-même reconnu officiellement l'ampleur du problème — en créant un Observatoire des ressources humaines censé garantir équité, mérite et neutralité. Et comment, entre le père qui l'a créé et le fils qui l'a vidé de ses ambitions, cet Observatoire est devenu le symbole d'une promesse trahie. |
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Biaka Tedang Djoret Statisticien-économiste · Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne +225 07 68 20 37 94 · biakatedang@gmail.com · www.djoret-biakatedang.com |
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique