Lettre ouverte au Président de la République: Ne trahissez pas la dernière sagesse de votre père
GOUVERNANCE

Lettre ouverte au Président de la République: Ne trahissez pas la dernière sagesse de votre père

Par Djoret Tedang Biaka 16 Jun 2026

Monsieur le Président,

Je vous ai écrit le 15 mai dernier. Cette lettre n'a reçu aucune réponse — ni de vous, ni de votre entourage. Je ne m'en étonne pas : le silence est souvent, au Tchad, la première langue du pouvoir. Mais je continue d'écrire, parce qu'un citoyen qui cesse d'interpeller cesse d'espérer, et que je n'ai pas encore renoncé à espérer pour notre pays.

Dans cette première lettre, j'évoquais les peurs qui semblent structurer l'exercice du pouvoir au Tchad. Je voudrais aujourd'hui m'arrêter sur une seule d'entre elles, à travers un exemple précis, documenté, vérifiable : la peur de bien s'entourer — c'est-à-dire la peur, pour un Chef de l'État, de choisir ses collaborateurs et ses cadres sur la seule base de leur compétence, plutôt que sur celle de leur fidélité ou de leur proximité communautaire.

Je vous écris à nouveau en citoyen tchadien, en fils de ce pays que j'aime profondément, et en homme convaincu que le Tchad porte en lui toutes les ressources humaines, intellectuelles et morales pour construire un État véritablement juste.

Vous avez été élu à la tête de notre pays au terme d'un processus électoral dont la légitimité continue d'être discutée par une partie de l'opposition, de la société civile et de l'opinion. Je ne reviens pas ici sur cette controverse. Mais je veux vous dire ceci : dans un contexte où votre légitimité électorale est contestée, votre légitimité par les actes devient d'autant plus essentielle. C'est par la justice de vos décisions, et non par les chiffres d'un scrutin disputé, que vous pourrez convaincre les Tchadiens que vous gouvernez pour tous.

Dans une série d'articles qui précède cette lettre, j'ai documenté, avec rigueur et sans haine, une réalité que vous connaissez aussi bien que moi.

J'ai montré que la mauvaise nomination n'est pas un détail administratif, mais une violence silencieuse contre le citoyen ordinaire : le malade qui souffre d'un hôpital mal dirigé, l'élève qui pâtit d'une école mal gérée, le contribuable dont l'argent disparaît dans des circuits opaques. On évoque souvent les pertes de ressources financières et d'opportunités économiques ; mais je voudrais insister ici sur la déperdition la plus profonde : celle des talents, des ressources humaines dont regorge notre pays.

J'ai montré que nos lois — la Loi n° 017/PR/2001 en tête — disent exactement ce qu'un État juste devrait faire : l'égalité d'accès à la fonction publique, le concours, le mérite, la liberté d'opinion du fonctionnaire en dehors du service. Mais que le système que vous dirigez les vide de leur sens.

Ce qu'un texte révèle

J'ai également consacré un article à l'examen d'un texte que peu de Tchadiens connaissent : le décret n° 0003/PR/2021 de janvier 2021, signé par votre père quelques mois avant sa disparition, créant un Observatoire chargé du suivi des ressources humaines de l'État.

Ce texte disait quelque chose d'important. Il chargeait cet Observatoire de veiller, dans les nominations, au respect du genre, de la représentation des différentes provinces du pays — et à la rotation des cadres civils et militaires.

Je veux insister sur ce dernier point, Monsieur le Président, car il vous concerne directement. Votre père, qui avait construit son pouvoir sur trois décennies de fidélités, parfois communautaires, souvent familiales, a choisi, dans les derniers mois de sa vie, d'inscrire dans la loi l'idée que même les postes militaires les plus sensibles devaient pouvoir tourner. Qu'aucun homme, aussi loyal soit-il, ne devait devenir indéboulonnable. Que la compétence devait, à terme, primer sur la fidélité.

Je ne sais pas ce qui a motivé ce choix tardif. Peut-être une lucidité venue avec l'âge. Peut-être un souci de son héritage. Peut-être, simplement, la sagesse qui vient parfois à ceux qui sentent le temps se resserrer.

Mais je sais ce qui s'est passé ensuite : en juillet 2025, un nouveau décret, portant votre autorité, a maintenu cet Observatoire — mais en a retiré, précisément, ce qui concernait le genre, les provinces et la rotation des cadres civils et militaires. À la place : une formule nouvelle, la « neutralité de la fonction publique », qui ne nomme plus aucun déséquilibre, ne mesure plus rien, n'engage à rien.

J'ajoute un second constat, tout aussi troublant : depuis sa création en 2021, cet Observatoire n'a publié strictement aucun rapport. Cinq années de silence. Un organe censé observer les déséquilibres de l'État, qui n'a, à ce jour, rien observé publiquement — alors que les réseaux sociaux s'émeuvent quotidiennement des déséquilibres régionaux et religieux dans les nominations aux hautes fonctions de l'État et dans les postes considérés comme les plus avantageux.

Une question simple

Monsieur le Président,

Vous portez un nom et un héritage. Votre père, malgré les critiques légitimes que son système a suscitées pendant trente ans, avait choisi, dans les derniers mois de son pouvoir, d'inscrire dans la loi des engagements sur l'équilibre régional et le genre. Je ne sais pas ce qui a motivé ce choix tardif. Mais je sais qu'il existait — écrit, signé, officiel.

Vous n'êtes plus, aujourd'hui, à la tête d'un pouvoir de transition qui pourrait invoquer l'urgence ou le provisoire. Vous êtes Président élu, installé, responsable de vos textes et de vos choix devant l'Histoire. Or, sur ce point précis, le décret que porte votre autorité a retiré ce que celui de votre père avait ajouté.

Alors, je voudrais vous poser une question simple, sans détour, mais sans hostilité : pourquoi avoir retiré cela ? Et pourquoi cet Observatoire n'a-t-il jamais parlé ?

Si c'est un oubli administratif, il peut être réparé en un jour. Si c'est un choix délibéré, alors il faut que vous-même, et le pays avec vous, en mesuriez le sens.

Ce double constat — un mandat vidé de ses obligations les plus concrètes, et un organe resté muet — dit, sans le dire, une chose que beaucoup de Tchadiens pensent tout bas : que les généraux et les hauts cadres en place aujourd'hui occupent leurs postes depuis trop longtemps pour qu'on envisage sérieusement de les faire tourner, et que personne, au sein de l'État, n'a intérêt à ce qu'un organe indépendant vienne le constater publiquement.

C'est cela que j'appelle la peur de bien s'entourer : non pas l'incapacité à reconnaître la compétence, mais la crainte de ce qu'il en coûterait de la choisir vraiment — et de ce qu'un regard extérieur, honnête, pourrait révéler.

Je comprends cette crainte. Elle n'est pas absurde dans le contexte tchadien. Mais je veux vous dire, avec le respect que je vous dois, qu'elle est aussi le chemin le plus sûr vers ce que votre père a connu : un pouvoir progressivement enfermé par ceux-là mêmes qui sont censés le protéger.

Ce que la sagesse de votre père vous oblige

Monsieur le Président,

Je ne vous demande pas d'inventer quelque chose de nouveau. Je vous demande de ne pas vous écarter de ce que votre propre père, au crépuscule de son pouvoir, avait fini par comprendre : qu'un État ne peut pas durablement reposer sur des hommes inamovibles, fussent-ils les plus loyaux ; qu'il a besoin de compétence en mouvement, de cadres évalués, de responsabilités qui changent de mains sans que cela soit vécu comme une trahison ou une défaite.

Ce n'est pas une leçon que je vous donne au nom d'une opposition. C'est une leçon que votre propre père, dans ses derniers mois, a voulu laisser à l'État tchadien — et que son successeur a choisi d'effacer.

Revenir à cette sagesse ne serait pas un aveu de faiblesse. Ce serait, au contraire, la preuve que vous êtes capable de quelque chose que peu de dirigeants africains ont réussi : vous appuyer sur l'héritage le plus juste de votre père, plutôt que sur ses pratiques les plus contestées. Faire comprendre cela à ceux qui veulent être indéboulonnables, c'est honorer la mémoire du chef loyal qu'il a été pour eux.

Trois gestes simples, pour ouvrir un chantier nouveau

Je vous écris pour vous proposer un chemin — trois gestes, qui ne s'excluent pas et se renforcent l'un l'autre.

1. Rendre cet Observatoire des Ressources Humaines réellement indépendant — qu'il ne dépende plus de la seule autorité présidentielle pour exister, agir et parler.

2. Lui donner enfin une effectivité : qu'il publie, qu'il mesure, qu'il rende compte au pays de ce qu'il observe — à commencer par la représentation des provinces, du genre, et la rotation des cadres civils et militaires que le texte de votre père avait prévues.

3. Engager les nominations de l'État vers le seul critère du mérite — non comme une rupture brutale avec les équilibres existants, mais comme une direction assumée, annoncée, et donc vérifiable par tous.

Vous n'avez pas à le faire dans la précipitation, ni sous la pression. Vous pouvez le faire à votre rythme, en l'annonçant comme votre propre initiative, comme la continuation assumée — et même l'approfondissement — de ce que votre père avait amorcé.

Ce geste, Monsieur le Président, ne coûterait rien à votre autorité. Il la grandirait. Il dirait à tous les Tchadiens — civils comme militaires, du nord comme du sud — qu'aucune position n'est éternelle, que le mérite a un avenir dans ce pays, et que vous n'avez pas peur de vos propres cadres compétents.

Un chef d'État qui n'a pas peur de bien s'entourer est un chef d'État qui n'a pas peur, tout simplement.

Sur ce qui est vraiment en jeu

Monsieur le Président, le Tchad a une jeunesse nombreuse, instruite, connectée au monde. Cette jeunesse regarde, compare, juge. Elle sait ce qui se passe dans les pays voisins. Elle se demande pourquoi le Tchad, qui a les cadres, les textes et les ressources, continue de gaspiller ce qu'il a de plus précieux : ses propres talents.

Vous avez entre les mains l'opportunité de répondre à cette question par des actes — non par une neutralité qui ne change rien, mais en donnant à l'État les moyens de choisir ses serviteurs sur la seule base de leur compétence, de leur intégrité et de leur engagement pour le pays.

Lorsque vous regarderez prochainement l'un de vos collaborateurs, posez-vous la question suivante : est-il là parce que vous avez confiance en sa loyauté ou en ses compétences, ou bien plutôt pour lui donner accès à des privilèges ? Il n'y a pas beaucoup de réponses à cette question. Quand j'évoque vos collaborateurs, je ne les mets pas tous sur le même pied. Je sais qu'il y en a parmi eux beaucoup qui voudraient sincèrement vous apporter des résultats, vous conduire au succès dans votre programme politique. Mais, comme nous, beaucoup de ces cadres se plaignent — ils se plaignent de vos proches qui ne délivrent pas les ressources prévues par la loi de finances, qui font obstruction aux décisions de justice, qui manipulent la magistrature, qui maintiennent dans l'opacité des pans entiers des ressources exploitées. Ces collaborateurs-là semblent devoir leur longévité non aux résultats obtenus pour le peuple, mais au confort qu'ils vous procurent dans l'exercice du pouvoir. Autrement dit : en vous entourant de fidélités, vous risquez d'agir contre les intérêts du peuple.

Oui, vous avez entre les mains l'opportunité de traduire votre programme de 12 chantiers et 100 actions en résultats visibles pour les Tchadiens — et cette opportunité repose essentiellement sur le mérite dans les nominations.

Ma conviction

Vous avez l'occasion d'ouvrir un chantier que ni votre père, ni aucun de ses prédécesseurs, n'a véritablement mené à son terme : celui d'un État où la compétence circule, où la confiance ne dépend plus de l'appartenance, où chaque cadre tchadien — civil ou militaire, du Logone ou du Borkou — sait que son avenir dépend de son travail, et non de son réseau.

Ce chantier n'efface rien de ce que vous êtes. Il vous permettrait, au contraire, d'écrire une page que votre père, dans ses derniers mois, avait à peine ébauchée.

Je reste, Monsieur le Président, ce que j'étais en mai : un citoyen sans arme, qui écrit sans haine, et qui continuera à le faire — ici ou là où la vie l'a conduit — tant qu'il restera un espoir pour ce pays.

Je vous prie d'agréer, Excellence Monsieur le Président de la République, l'expression de ma très haute considération.

Biaka Tedang Djoret

Statisticien-économiste — 16 juin 2026

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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