Le Tchad des talents sacrifiés, Pour en finir avec l'État des faveurs et bâtir la République du mérite
GOUVERNANCE

Le Tchad des talents sacrifiés, Pour en finir avec l'État des faveurs et bâtir la République du mérite

Par Djoret Tedang Biaka 10 Jun 2026

Le plus grand gaspillage du Tchad n'est peut-être pas seulement celui de l'argent public. C'est le gaspillage de ses femmes et de ses hommes capables.

Oui, le Tchad ne manque pas de compétences. Il manque d'un État capable de les reconnaître, de les utiliser et de les protéger.

Je parle de ce système pour l'avoir étudié. Mais je le connais aussi pour l'avoir subi. Je l'évoque ici non pour me plaindre, mais parce que mon histoire ressemble à celle de centaines de cadres tchadiens qui n'ont pas toujours la tribune pour la raconter. Des cadres habités par le dégoût d'un système qui repousse le mérite, marginalise les compétences et pousse beaucoup de nos meilleurs enfants vers un exil de précaution : construire ailleurs ce qu'ils rêvaient de construire chez eux.

Depuis trop longtemps, notre pays fonctionne à l'envers. Là où il faut le mérite, on impose le réseau. Là où il faut la compétence, on choisit l'allégeance. Là où il faut la probité, on récompense la fidélité politique, familiale, clanique ou personnelle.

 

C'est ainsi que l'État cesse d'être une République pour devenir un patrimoine privé.

Le système tchadien a peur du mérite. Il le redoute parce que le mérite révèle la médiocrité. Il le combat parce que la compétence pose des questions, exige des résultats, refuse les faux rapports, dérange les arrangements et expose les impostures. Dans un tel système, le cadre compétent n'est plus une richesse nationale : il devient un suspect, parfois même un ennemi. Les compétents qui s’y retrouvent sont obliges de demontrer d’un zèle exceptionnel, d’une loyauté sans faille, pour s’y maintenir. Un tel système qui ne cherche pas des résultats pour le people les attire pour les humilier.

Voilà pourquoi tant de diplômés sont abandonnés à des emplois de survie : clandoman, peintres occasionnels, gardiens de nuit, petits débrouillards du quotidien. Non pas parce que ces métiers seraient indignes, mais parce qu'ils deviennent souvent le refuge forcé de talents que l'État n'a pas su mobiliser.

Voilà pourquoi tant de cadres honnêtes sont marginalisés, humiliés, déplacés, parfois sommés de vider leur bureau. Voilà pourquoi tant de femmes compétentes restent éloignées des responsabilités, pendant que le système préfère les réduire à l'animation décorative des cérémonies officielles, prefère leur youyou au lieu de leur compétence. Voilà pourquoi tant de jeunes ne croient plus à l'effort et se spécialisent, non dans l'innovation ou le travail productif, mais dans la fabrication de structures de soutien au pouvoir. Voilà pourquoi tant de Tchadiens de la diaspora préfèrent construire la Côte d’Ivoire, le Canada, la France ou d'autres pays, plutôt que revenir se faire humilier dans leur propre patrie.

Chaque compétence qui part est une école qui ne se construit pas, un hôpital qui reste sous-équipé, une administration qui demeure défaillante, une réforme qui ne voit jamais le jour.

 

Cette injustice n'est pas seulement individuelle. Elle coûte cher au peuple.

Quand on nomme mal un directeur d'hôpital, ce sont les malades qui souffrent. Quand on nomme mal dans l'éducation, ce sont les enfants qui paient. Quand on nomme mal dans les finances publiques, c'est l'argent du peuple qui disparaît, la pression fiscale et l’espace budgétaire qui restent faibles, les ressources minières qui continuent d'être pillées sans solution durable. Quand on nomme mal dans l'administration territoriale, c'est la paix sociale qui se fragilise, les conflits communautaires qui se multiplient, et l'État qui finit par payer la diya pour obtenir un semblant de réconciliation sans justice véritable.

La mauvaise nomination est une violence administrative contre le citoyen ordinaire.

 

Un pays pauvre qui gaspille ses compétences organise sa propre faillite. Un pays en crise qui confie son avenir à la faveur plutôt qu'au mérite choisit lentement sa disparition. Un pays qui instrumentalise les équilibres régionaux, religieux ou communautaires entretient la peur, les clivages et la défiance. Un État qui a peur du mérite prépare sa chute.

Je ne plaide pas pour une revanche des exclus. Je ne plaide pas pour l’institutionnalisation de notre diversité dans les nominations. Je ne plaide pas pour remplacer un réseau par un autre. Je plaide pour une règle qui a fait ses preuves ailleurs : que la responsabilité publique revienne au mérite, à l’intégrité et au service du eople.

Le Tchad n’a pas besoin d’un État des faveurs et de diversités institutionnalisées. Il a besoin d'une République du mérite.

 

Dans les prochains articles, je montrerai que cette exigence n'est pas une invention. Les textes officiels de l'État parlent eux-mêmes de mérite, de concours, d'équilibre, de neutralité, de suivi des carrières et de gestion des ressources humaines. Mais entre les textes et la réalité, un fossé s'est creusé.

Ce fossé porte un nom : l'injustice.

L'Aube de Toumaï doit se lever sur des convictions fortes. Elle doit nous faire passer d'un État qui erre à un État qui renaît, fort de son passé assumé et de ses talents réconciliés avec la nation.

Car un État qui humilie ses compétences prépare sa faillite. Un État qui choisit le mérite prépare sa renaissance.

Prochains articles de la série

 Les articles suivants examineront les textes officiels de l'État tchadien, le fossé entre les normes et la pratique, les visages concrets du gaspillage des talents, et se concluront par une lettre ouverte au Président de la République.

 

 

 

 

Biaka Tedang Djoret

Statisticien-économiste · Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne

+235 94 73 3434 · biakatedang@gmail.com · www.djoret-biakatedang.com 

 

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

Veuillez vous connecter pour commenter

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à commenter !

Réflexions similaires

4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres
GOUVERNANCE
05 Jul 2026

4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres

Lire la suite
Lettre ouverte au Président de l'Assemblée nationale: faites respecter la loi organique relative aux lois de finances — et faites respecter l'Assemblée elle-même
GOUVERNANCE
19 Jun 2026

Lettre ouverte au Président de l'Assemblée nationale: faites respecter la loi organique relative aux lois de finances — et faites respecter l'Assemblée elle-même

Lire la suite

Lettre ouverte au Président de la République: Ne trahissez pas la dernière sagesse de votre père
GOUVERNANCE
16 Jun 2026

Lettre ouverte au Président de la République: Ne trahissez pas la dernière sagesse de votre père

Lire la suite

L'Observatoire des Ressources Humaines : l'aveu officiel d'un État injuste. Série "Le Tchad des talents sacrifiés. Pour en finir avec l'État des faveurs et bâtir la République du mérite"
GOUVERNANCE
13 Jun 2026

L'Observatoire des Ressources Humaines : l'aveu officiel d'un État injuste. Série "Le Tchad des talents sacrifiés. Pour en finir avec l'État des faveurs et bâtir la République du mérite"

Lire la suite