Avant de demander pardon, ouvrez les portes - Série : Réconcilier le Tchad, gagner la bataille des conditions
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Avant de demander pardon, ouvrez les portes - Série : Réconcilier le Tchad, gagner la bataille des conditions

Par Djoret Tedang Biaka 14 Jul 2026

Toutes ne sont pas des portes de cellule : certaines ne sont que des portes de tiroirs. Où l’on découvre que le repentir d’un État se mesure moins à ses discours qu’à son trousseau de clés.

La vérité ne se dira pas au parloir.

 

Dans la précédente livraison, nous cherchions les fâchés. Plusieurs lecteurs, que nous remercions, nous ont aidé à en localiser quelques-uns. Bonne nouvelle : ils ne sont pas perdus. Mauvaise nouvelle : ils sont à l’ombre — et pas celle d’un manguier.

Certains vivent en exil. D’autres ont vu leur formation politique dissoute. D’autres encore sont en prison — y compris parmi ceux qui avaient accepté la main tendue du Chef de l’État, qui étaient rentrés au pays sur la foi d’un accord signé devant témoins internationaux, et qui avaient même servi la République au plus haut niveau. Ceux-là suivront donc la réconciliation nationale à la radio. Il paraît que la couverture du signal s’est beaucoup améliorée en milieu pénitentiaire.

On nous parle beaucoup des conflits du passé — ceux dont la jeune génération n’a entendu que l’écho. C’est nécessaire, et nous le soutenons. Mais à force de chercher le mal à la racine, on risque de détourner les yeux des blessures contemporaines. Or que voit cette jeunesse, quand elle regarde le présent ?

·      Un État qui, en trente-cinq ans, n’a connu qu’une seule alternance — de père à fils. Un verrou constitutionnel de limitation des mandats supprimé en 2005 par le père, rétabli en 2018, puis supprimé de nouveau en 2025 par le fils : l’histoire ne se répète pas, dit-on, mais chez nous elle bégaie avec application.

·      Une impunité qui semble proportionnelle à la proximité du pouvoir,

·      une inégalité devant les opportunités,

·      des institutions affaiblies à mesure qu’elles pourraient gêner,

·      et des contentieux électoraux dont chacun soupçonne qu’ils se règlent ailleurs que dans les prétoires, d’ailleurs pré-arbitré par l’Armée clanique qui se déploient avant les résultats et fait retentir des armes de guerre à la place des feux d’artifices, en signe de fidelité à son chef suprême.

Ce ne sont pas là nos mots : le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) lui-même listait, parmi les ressorts du mal vivre-ensemble, « le développement croissant du sentiment d’injustice et d’inégalité des citoyens » et « le sentiment d’exclusion dans la gestion de la chose publique ». Une commission vérité qui n’examinerait que les crimes d’hier en détournant les yeux des injustices d’aujourd’hui et des pires menaces pour notre avenir ne serait donc pas un instrument de réconciliation : elle serait une diversion. La question du point de départ de la période à examiner sera l’une des toutes premières que le processus devra trancher — et la vérité devra aller jusqu’à nous.

Qu’on nous comprenne bien. Nous ne rejugeons pas ici des décisions de justice : la cassation est passée, et avec elle la fin des recours. Nous posons une question de simple cohérence : peut-on inaugurer un processus fondé sur la parole libre, la vérité et le pardon, pendant que des citoyens purgent des peines pour avoir parlé, publié, projeté de manifester ou simplement demandé le respect de la République ?

On ne demande pas aux citoyens de témoigner librement demain, quand on les emprisonne pour avoir parlé hier.

 

Car toute la mécanique d’une commission vérité repose sur une matière première unique : le témoignage. Toute stratégie de justice transitionnelle digne de ce nom place les victimes au cœur du dispositif. Fort bien. Mais qui viendra déposer devant une commission, quand la salle d’audience d’à côté distribue des années de réclusion pour une manifestation qui n’a même pas eu lieu ? La peur produit du silence, et le silence produit une vérité amputée. Le statisticien que je suis le formulerait autrement : l’apaisement n’est pas un supplément d’âme, c’est la condition de collecte des données — et donc de la cure des âmes. On ne recense pas les blessures d’un pays où déclarer sa blessure est un risque.

Nous avions conclu la précédente livraison en écrivant que l’État — que beaucoup de Tchadiens décrivent aujourd’hui comme patrimonialisé — doit d’abord démontrer qu’il se repent. Le mot, d’ailleurs, n’est pas de nous : les participants au DNIS eux-mêmes ont recommandé, noir sur blanc, de « lutter contre la patrimonialisation des biens publics ». Nous ne faisons qu’étendre leur lucidité : des biens aux emplois, des emplois aux armes, des armes aux libertés. Précisons donc comment se repent un État. Pas comme un pécheur : un État n’a pas d’âme. Il se repent comme il gouverne — par des actes publics, datés, vérifiables. Et dans un pays où des invités du processus de reconciliation sont sous écrou, le premier acte du repentir s’appelle une clé.

C’est ici que la nature patrimoniale de l’État nous guette et je le dis ici avec gravité. Car dans un État patrimonialisé, le pardon risque de prendre la forme qu’y prennent toutes choses : celle d’une faveur. Une grâce octroyée comme un cadeau, à la discrétion du prince, à des bénéficiaires choisis, contre une gratitude attendue — et récupérable en cérémonie. Ce serait reproduire le mal sous l’apparence du remède ; ce serait même raviver les traumatismes au lieu de les guérir. Ce que nous demandons est l’exact contraire : non pas un geste du prince, mais une politique publique de l’apaisement, avec des critères publics, une application non sélective, un calendrier et un mécanisme de vérification.

Et que l’on ne nous dise pas que le droit ne le permet pas. L’État dispose d’au moins quatre clés sur son trousseau :

1.La grâce présidentielle — immédiate, prévue par la Constitution ; elle n’efface pas la condamnation, mais elle rouvre la porte ;

2.L’amnistie par la loi — notre Parlement l’a votée bien des fois, au fil des accords, pour ceux qui avaient pris les armes ; le DNIS lui-même recommandait « une autre loi d’amnistie» pour les signataires de Doha. Il serait singulier que l’amnistie demeure possible pour les détenteurs de fusils et impossible pour les porteurs d’opinions ;

3.Un mécanisme d’examen indépendant des dossiers dits politiques, inscrit dans la future loi portant création de la Commission vérité — puisque cette loi doit de toute façon passer devant le Parlement, qu’elle règle la question à l’entrée ;

4.Les libérations conditionnelles et mesures humanitaires — en attendant le reste, pour les malades, les anciens, les mères.

Quatre clés. Nous ne demandons pas à l’État de choisir la nôtre. Nous demandons qu’il ouvre.

Mais s’arrêter aux portes des prisons serait faire injure à la richesse de notre serrurerie nationale. Car l’État patrimonialisé garde bien d’autres portes fermées — et, surprise : la plupart ne demandent ni loi nouvelle, ni budget, ni courage politique héroïque. Juste une signature. En bon statisticien, nous avons donc établi un devis. Et voici le plus remarquable: chacun des gestes qui suivent est déjà écrit quelque part — dans un décret de l’État ou dans les résolutions de son propre Dialogue national dit souverain et inclusif. Nous n’inventons rien. Nous ne demandons pas à l’État d’obéir à la société civile ; nous lui demandons de se relire, de relire ce que le peuple avait déjà demandé pour la paix. Voici la liste des gestes à coût zéro — les préalables si faciles que leur refus, lui, dirait tout :

1.    Rendre à l’Observatoire des ressources humaines de l’État le mandat que le père avait signé. Le décret n° 0003/PR/2021 de janvier 2021 — l’un des derniers textes du Maréchal Idriss Déby Itno — chargeait cet Observatoire de veiller, dans les nominations, au respect du genre, de la représentation des provinces et de la rotation des cadres civils et militaires. Un décret de juillet 2025 a maintenu l’Observatoire mais retiré précisément ces trois obligations, remplacées par une « neutralité » qui ne mesure rien et n’engage à rien. Et en cinq ans d’existence, cet organe n’a publié strictement aucun rapport. Nous l’avons rappelé au Chef de l’État dans une lettre ouverte le 16 juin dernier, restée sans réponse. Le geste : rétablir les trois lignes effacées, et commander le premier rapport — qui travaille où, recruté par quel concours, propulsé à quel grade au terme de quel parcours, installé depuis combien d’années à quel poste. Coût : un décret et une salle de réunion. Rendement : la fin des procès d’intention sur le caractère clanique — réel ou supposé — des nominations, ou leur confirmation chiffrée, ce qui serait déjà un début de vérité. Le DNIS ne demandait pas autre chose : « garantir la participation sans discrimination aucune des citoyens de tous les horizons aux emplois et à la gestion du pays » et « mettre fin à l’impunité, au tribalisme, au népotisme et au favoritisme sous toutes leurs formes » ; C’est une condition de paix future.

2.    Publier les documents budgétaires déjà produits — rapports d’exécution, compte administratif, rapports de la Cour des comptes et de l’AILC qui dorment dans les armoires. Le DNIS exigeait « la mise en application immédiate » de la loi n° 018 portant Code de transparence et de bonne gouvernance : cette loi existe, il suffit de l’appliquer. Un score de 4 sur 100 à l’Enquête sur le budget ouvert ne se répare pas en un an, mais publier ce qui existe déjà se fait en un mois. Coût : un site web qui fonctionne ;

3.    Publier l’état d’exécution des réparations de l’affaire Habré : sur les milliards reconnus aux victimes par décision de justice, combien ont été versés, à qui, quand, et quel est le calendrier du solde. Le DNIS avait fait de « l’exécution des décisions judiciaires relatives à l’indemnisation des victimes du régime de l’ancien Président Hissein Habré» l’une de ses recommandations les plus explicites — répétée deux fois, aux points 28 et 29, comme si le Présidium pressentait qu’une fois ne suffirait pas. Coût : un tableau. C’est même le tableau le plus important du pays : celui qui dira si les réparations promises par la future Commission vaudront mieux que les précédentes et si le ministre des finances qu’on trouve au-dessus de la loi de finances a, à ce niveau également, demontré sa force face aux résolutions du DNIS ;

4.    Allumer le mécanisme de suivi que le DNIS avait lui-même prévu. Dernière recommandation des assises, noir sur blanc : « rendre opérationnel, de manière immédiate, le Mécanisme de Suivi de la Mise en œuvre des Résolutions et Recommandations du DNIS ». Près de quatre ans plus tard, où est son tableau de bord ? Le geste : publier l’état de chaque résolution — adoptée / engagée / exécutée / abandonnée, avec preuve — du DNIS comme des états généraux des armées et de la justice. Coût : une feuille de calcul. Nous y reviendrons longuement dans la prochaine livraison ;

5.    Abroger les quatre ordonnances liberticides avant le début du processus — dans le droit fil du DNIS, qui recommandait déjà de remplacer les textes restreignant les réunions publiques et le régime des associations. Coût : une ordonnance — tiens, justement, l’Exécutif est habilité à en prendre, exactement de la même manière qu’il l’avait été pour les adopter ;

6.    Prendre l’engagement écrit et solennel de rétablir la limitation du nombre de mandats présidentiels. Ici, citons le DNIS mot pour mot, car chaque mot compte : « un mandat de cinq (5) ans renouvelable une seule fois, sans possibilité de révision constitutionnelle, pour le Président de la République ». Sans possibilité de révision constitutionnelle : les assises avaient prévu la tentation, et l’avaient interdite d’avance. Ce verrou, inscrit dans la Constitution de 2023 adoptée par référendum, a pourtant été retiré vingt mois plus tard par voie parlementaire, au détour d’une révision annoncée comme « technique ». Or la création de la Commission vérité et la limitation des mandats sortent des mêmes assises, du même vote, de la même souveraineté : on ne peut pas piétiner l’une et demander au peuple de croire à la sincérité de l’autre. Coût : une lettre — d’honneur.

Total de la facture : zéro franc CFA. Pas un atelier, pas un per diem, pas un financement de partenaire. Six signatures. Si la volonté politique existe, elle tient dans un parapheur.

Qui ne peut pas ouvrir un tiroir n’ouvrira pas une cellule.

 

Voilà pourquoi ces gestes faciles sont stratégiquement décisifs : ils forment une échelle de sincérité. On ne demande pas à l’État de commencer par le plus difficile ; on lui demande de commencer par ce qui ne coûte rien — et qui, de surcroît, porte déjà sa propre signature. S’il ouvre les tiroirs, la confiance peut naître, et les portes plus lourdes suivront. S’il n’ouvre même pas les tiroirs, alors chacun saura que les cérémonies à venir ne seront que des cérémonies — et personne ne pourra dire que la société civile n’avait pas proposé un chemin praticable.

On nous répondra que la justice est indépendante et que ses décisions s’imposent à tous. C’est un bel argument. Il serait plus convaincant si le DNIS lui-même n’avait pas jugé nécessaire de recommander de « proscrire l’instrumentalisation de la justice par le pouvoir exécutif à des fins de règlement de comptes politiques ». On n’écrit pas une telle phrase à propos d’une institution en bonne santé — et on ne peut pas invoquer l’autorité d’une justice dont les propres assises nationales ont documenté la capture.

Récapitulons donc, noir sur blanc, le test des portes ouvertes — en deux étages :

1.    Avant même la première réunion du processus de justice transitionnelle: les six gestes à coût zéro — l’Observatoire des ressources humaines rétabli dans le mandat de 2021 et son premier rapport commandé, les publications budgétaires, le tableau Habré, le mécanisme de suivi du DNIS enfin allumé, l’abrogation des ordonnances contestées, l’engagement écrit de rétablir la limitation des mandats. Six signatures, trente jours ;

2.    Avant la première audition de la future Commission : les trois gestes d’apaisement — apaisement significatif et non sélectif (grâces, amnistie ou libérations), réouverture de l’espace civique (fin des dissolutions, droit de manifester réel, fin des poursuites pour simples publications), retour organisé des exilés avec garanties écrites et tiers indépendants.

Neuf gestes en tout. Datés. Vérifiables. Les six premiers ne coûtent qu’une signature ; les trois derniers ne coûtent que du courage. Chacun rapporterait plus de confiance que cent communiqués, tournées et campagnes de sensibilisation réunis.

La main tendue est un beau geste, et nous le prenons au sérieux. Mais une main tendue qui se referme comme une menotte n’est pas une réconciliation : c’est un piège. Une main se serre debout, dehors, à hauteur d’homme — et les yeux dans les yeux.

 

Alors, avant de demander pardon — et il faudra que l’État patrimonialisé le demande —, ouvrez les portes. Toutes les portes : celles des cellules, celles des tiroirs, celles des fichiers. Ensuite, et ensuite seulement, nous parlerons de pardon.

Un État se repent comme il gouverne : par des actes. Et le premier acte du repentir s’appelle une clé.

 

Rien de tout cela n’est un rêve. Cela ne demande que du courage — le courage de celui qui nous dirige, à qui l’histoire offre ici une occasion rare : celle de laisser dans la mémoire des Tchadiens une trace que personne ne pourra effacer. Celle du président qui aura ouvert les portes.

Prochaine livraison : cet État patrimonialisé, justement. Pourquoi signe-t-il, depuis 1977, des accords qu’il n’exécute pas ? Nous y dresserons l’inventaire des résolutions endormies dans les tiroirs — du DNIS aux états généraux — et nous proposerons un instrument simple pour les réveiller : le registre public des engagements non exécutés.

Djoret


Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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