Economie

Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire

Par Djoret Tedang Biaka 09 Dec 2025 21 vues
Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire

Masse salariale, “60 % du budget” et justice budgétaire : les fonctionnaires et les diplômés sans emploi ne sont pas coupables

L’extrait de mon interview diffusé sur Sahara TV n’a montré qu’une partie du débat. Pourtant, derrière la question apparemment technique de la masse salariale se cachent des enjeux majeurs de justice budgétaire, de gouvernance et de contrat social au Tchad.

60 % ou 20 % : que vaut vraiment le chiffre avancé par le Président ?

Le Président de la République a affirmé que la masse salariale représenterait 60 % du budget national, alors que certaines voix avancent plutôt un ordre de grandeur proche de 20 %.

En réalité, ces deux chiffres existent mais ne parlent pas de la même chose.

Les données issues des documents budgétaires montrent que :

- la masse salariale représente environ 20 à 25 % des dépenses totales de l’État,

- mais qu’elle peut atteindre 60 à 70 % des seules recettes non pétrolières.

Dire “60 % du budget”, sans préciser qu’il s’agit en fait d’un ratio rapporté aux recettes hors pétrole, revient à entretenir la confusion. Le problème n’est pas tant l’existence du chiffre que son utilisation politique pour suggérer que “les fonctionnaires mangent tout le budget”, alors même que le pays garde l’une des pressions fiscales non pétrolières les plus faibles au monde, et que ces fonctionnaires ont de la peine à joindre les deux bouts avec 150.000F CFA de salaire mensuel. En outre, notons que le taux d'encadrement (pourcentage des fonctionnaires dans la population) reste faible et des besoins importants de recrutement dans la fonction publique locale doivent être satisfaits pour mettre en route la décentralisation.

Une masse salariale en hausse… mais pour qui ?

Entre 2018 et 2024, la masse salariale est passée d’environ 4,5 % à 6,5 % du PIB hors pétrole. Son poids dans l’économie non pétrolière a donc augmenté de près de 45 % en six ans.

Pourtant, cette hausse ne se traduit ni par une réduction du chômage massif des jeunes, ni par un renforcement visible des services publics de base (école, santé, justice, collectivités).

Les facteurs principaux de cette augmentation sont en réalité :

- Un fichier de solde remplie de fonctionnaires fictifs, souvent identifiés lors des opérations de contrôle, mais qui reviennent comme par magie;

- l’évolution de la rémunération moyenne due à des remplacements numériques opaques,

- l'octroi désordonné de grade d'officiers généraux dans l’armée,

- le rétablissement d’avantages supprimés lors des “seize mesures”.

Dans le même temps, le recrutement dans la fonction publique est verrouillé par le fameux “remplacement numérique” : on ne remplace un agent que poste pour poste, dans un système marqué par l’opacité, le clientélisme et l’absence de concours transparents. On obtient ainsi une situation paradoxale : une masse salariale qui gonfle, mais un pays où les jeunes diplômés restent aux marges.

Le vrai problème : la qualité et la structure de la dépense publique

Focaliser le débat sur la seule masse salariale empêche de regarder le reste de l’équation budgétaire. L’évolution de cette masse salariale ne pose pas problème en soi si l’on considère l’ensemble des finances publiques et la qualité de ce que l’État finance.

Or que voit-on ?

- Les caisses noires de la Primature et de la Présidence ont plus que doublé en moins de dix ans, de l'ordre de plusieurs milliards aujourd'hui.

- Les Institutions de la République, les conseils d’administration d’établissements publics et d’entreprises d’État fonctionnent souvent hors sol, avec d'énormes rémunérations qu'elles s'octroient, sans réelle reddition de comptes. On a évoqué récemment des rémunérations mensuelles de près de dix millions FCFA pour certains responsables non élus à l'Assemblée nationale, pendant que la majorité des fonctionnaires vivent avec 150 000 F ou moins.

C’est cette clique de privilégiés, éloignée des réalités sociales, qui freine les réformes profondes et bloque le progrès social collectif, en encensant le chef de l'Etat pour se perpétuer à leur position et ce, quels que soient les résultats. Tant que ces rentes ne seront pas mises sur la table, la tentation sera grande de faire reposer l’ajustement budgétaire sur les mêmes catégories : enseignants, soignants, petits fonctionnaires, diplômés en quête de premier emploi, au lieu d’ouvrir le chantier de la réduction des dépenses de prestige, du contrôle des marchés publics, des acquisitions de matériels militaires surfacturés et de la lutte contre les exonérations abusives.

Le spectre des “seize mesures” et le choix qui s’ouvre

Le nouveau programme soutenu par le FMI prévoit une trajectoire de baisse du ratio masse salariale / PIB hors pétrole, un gel partiel des recrutements, et exclusivement des recrutements par remplacement numérique.

Pris isolément, ces outils peuvent servir à remettre de l’ordre. Mais combinés à :

- un discours anxiogène (“60 % du budget”),

- des fichiers de paie à assainir,

- un chômage massif et des recrutements peu transparents,

ils peuvent aussi conduire à une version 2 des “seize mesures”, avec leur cortège de tensions sociales et de perte de confiance.

Le Tchad a pourtant une autre option : faire de la maîtrise de la masse salariale non pas une arme contre les fonctionnaires, mais le point de départ d’un pacte de réforme :

- assainir les fichiers et éliminer les véritables rentes ;

- réorienter les recrutements vers l’éducation, la santé, la justice, les services de base ;

- mettre en débat les dépenses politiques et de prestige ;

- renforcer la performance des régies financières, en sortant les Douanes des griffes de "veuves et orphelins" de guerres de conquête de pouvoir, pour enfin sortir d’une pression fiscale hors pétrole indigne des besoins du pays.

Les fonctionnaires ne sont pas l’ennemi. Ils sont, quand ils sont bien formés et bien gérés, le moteur qui fait tourner l’école, l’hôpital, l’administration – bref, ce qui permet au PIB d’exister.

Le débat sur la masse salariale ne devrait pas servir à les désigner comme coupables, ni à bloquer les recrutements à la fonction publique, mais à poser une question simple : qui, aujourd’hui, profite réellement de l’État, et au service de qui le budget national est-il géré ?

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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