LETTRE OUVERTE AU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MPS
Objet: demande de retrait de votre circulaire relative à l'encadrement de l'élaboration et de l'exécution des budgets des collectivités territoriales
Monsieur le Secrétaire général,
C’est avec une grande suprise que j’’ai pris connaissance de votre circulaire du 7 avril 2026 relative à “l’encadrement impératif de l’élaboration et de l’exécution des budgets des collectivités territoriales”. À sa lecture, ce texte ne relève plus d’une simple animation partisane. Par son vocabulaire, par son ton, par l’annonce d’un suivi régulier et par son exigence de stricte mise en œuvre, il fait glisser le MPS du rôle de parti politique vers une prétention d’autorité sur la gestion budgétaire locale. C’est une dérive inacceptable.
Dans une République, un parti peut former ses élus. Il ne peut pas se substituer à l’État, ni s’installer au-dessus des collectivités, ni se comporter comme une tutelle parallèle sur des budgets publics. Les collectivités territoriales ne sont pas les sections administratives d’un parti. Elles sont des institutions de la République. Leurs budgets ne sont pas des instruments d’allégeance, mais des instruments de service public.
Votre initiative est d’autant plus grave qu’elle intervient dans un pays où une frange importante de la population a justement porté, au moment des débats nationaux durant la transition politique, une aspiration forte à un autre équilibre territorial du pouvoir, notamment à travers l’option fédérale. Cette question exprimait une demande réelle de meilleure redistribution territoriale du pouvoir.
Dans un tel contexte, votre circulaire envoie le pire des signaux. Au lieu de rassurer sur la neutralité républicaine de l’État et sur la libre administration des collectivités, elle accrédite l’idée qu’un parti dominant ou une oligarchie politique entend garder la main sur la gestion locale, y compris budgétaire. Elle alimente ainsi le soupçon d’une décentralisation de façade, placée sous surveillance partisane.
Plus grave encore, elle fait planer un risque politique majeur : celui de voir les collectivités dirigées par des non-MPS se sentir exposées, tôt ou tard, à des formes de pénalisation directe ou indirecte, notamment budgétaire. Même sans le dire explicitement, votre texte nourrit la crainte qu’il puisse exister demain des collectivités mieux accompagnées, mieux entendues ou mieux servies parce qu’elles sont politiquement alignées, tandis que d’autres seraient reléguées, freinées ou moins bien traitées. Dans un État déjà traversé par de fortes tensions sur la question de l’équité territoriale, ce soupçon est en lui-même extrêmement dangereux et mine clairement donc les efforts de renforcement de la cohesion et de la justice sociales.
L’histoire politique et administrative d’autres pays l’a montré : les défis de gestion budgetaire locale sont énormes certes, mais quand la frontière entre parti et État se brouille, les finances publiques cessent progressivement d’obéir à la règle, à l’égalité, à l’efficacité et à l’intérêt général. Elles deviennent vulnérables au favoritisme, à la captation politique des ressources, à la marginalisation des territoires non alignés et à la destruction lente de la confiance publique. Le contexte global en cours où le budget de l’Etat lui-même est soumis à des injonctions politiciennes dans son élaboration et son exécution nous le rappelle si amèrement.
C’est pourquoi je vous adresse deux messages simples et clairs.
- Le premier est une exigence : retirez cette circulaire. Retirez-la, parce qu’un parti politique ne peut pas prétendre encadrer de manière impérative l’élaboration et l’exécution des budgets des collectivités territoriales sans porter atteinte, dans les faits, à l’esprit de la décentralisation, à l’égalité entre les territoires et à la séparation nécessaire entre appareil partisan et institutions publiques.
- Le second est une proposition : si votre intention réelle est d’améliorer la qualité de la gouvernance locale, alors remplacez cette logique d’injonction par une logique de formation des élus locaux. Sur ce terrain, oui, un parti peut agir utilement, à condition de respecter le droit. Je suis disposé, en tant qu’expert des finances publiques et de la gouvernance budgétaire, à apporter une assistance technique à toute initiative sérieuse de renforcement des capacités des élus locaux en matière de préparation et d’execution budgetaire, de mobilisation des ressources locales, de reddition de comptes et de transparence.
Le Tchad n’a pas besoin d’un parti qui administre les collectivités à la place de la République. Il a besoin d’élus vrais et mieux formés, de collectivités mieux gérées et d’un État enfin capable de traiter tous les territoires avec la même dignité.
La République vous regarde. Les collectivités vous regardent. Le peuple aussi.
Djoret Biaka Tedang
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique