Les clés de la réussite d'une résistance de l'intérieure
POLITIQUE

Les clés de la réussite d'une résistance de l'intérieure

Par Djoret Tedang Biaka 11 Apr 2026

LETTRE SECRETE À SITACK YOMBATINA, MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Monsieur le Ministre, cher Grand Frère,

Me plaçant dans la logique de l’entrisme politique du parti dont vous étiez membre, je voudrais tout d’abord vous adresser mes plus vives félicitations pour votre entrée au Gouvernement en qualité de ministre plein. Cette entrée, vous pourrez en être fier d’autant plus qu’il est l’aboutissement d’une vie publique et d’un parcours professionnel bien remplis. Mais vous le savez, pour que cette fierté soit durable il vous faudra non seulement des résultats au profit du peuple, mais que vous arriviez à sortir de ce gouvernement la tête haute. Cette vérité, je voulais la partager avec toi et la transformer en plan d’actions.

En effet, les Tchadiens n’ont pas besoin de résilience, personnelle ou collective – cette notion trompeuse que l’on sert à des peuples épuisés pour leur faire accepter l’inacceptable et des compromis boiteux. La résilience, chez nous, a trop souvent été une pédagogie de l’endurance : on apprend à tenir, à encaisser, à survivre ou à s’enfuir ou se révolter les armes à la main. Pendant ce temps, le système continue de prédater.

Ce dont le Tchad a besoin aujourd’hui, c’est d’espérance. Une espérance concrète, bâtie sur des actes, sur la vérité, sur la rectitude – non sur des slogans d’accompagnement. Une espérance qui suppose du courage, de la méthode et une parole publique qui ne trahit ni la jeunesse ni les sacrifices consentis au nom du changement.

C’est au nom de cette exigence que je vous écris.

La vérité blesse dit-on. Mais elle produit souvent aussi des résultats inattendus, notamment auprès  de ceux qui veulent garder le peuple dans l’obscurantisme. Et c’est pourquoi je puis le dire avec certitude: la vérité est transformatrice, réparatrice, préventive.

Ma précédente lettre à Succès Masra a été prise à la légère par vous et votre parti. Vous y avez répondu par une réplique juridisante. Cette pirouette brillante en apparence n’a convaincu personne sur le fond juridique et politique. Elle a contourné le problème et s’est avérée fausse dans les faits. L’accord que vous avez cautionné a bien créé un climat d’impunité réel : les juges n’ont pas osé, la foi de la jeunesse en notre lutte commune a été anéantie, le pouvoir a dit « tournons la page », et les juridictions internationales – sensibles aux accords politiques chapeautés par une grande puissance – ont pratiquement classé l’affaire…jusqu’à un contexte hypothétique plus favorable.

Sur les autres dimensions de cette vérité, et sur mes recommandations également la réaction de votre Parti de l’époque a été marquée par des erreurs. Vous le saviez parce qu’au fond j’avais dit la vérité sur les combines ayant débouché sur cet accord. Vous en avez encore plus conscience aujourd’hui parce que mes craintes se sont réalisées. Et vous avez fait taire vos scrupules, à la suite de vos dissensions internes et des problèmes de leadership à la tête de votre parti.

Votre deuxième entrée au Gouvernement n’est ni un simple reclassement, ni un épisode banal. Vous venez d’un espace citoyen qui a porté des paroles fortes. Vous avez été perçu comme un homme politique de conviction. Aussi, vous ne pouvez pas réclamer hier le changement et accepter aujourd’hui d’en neutraliser la possibilité par votre silence et la simple mise en avant de votre parcours professionnel. Je vous invite à ne pas commettre une seconde erreur : celle de l’ego. Celle qui consiste à croire qu’il suffit d’entrer dans le système pour le corriger, sans jamais obliger ce système à se corriger lui-même, sans stratégie.

La vérité, - et l’opportunité - c’est que le gouvernement du 1er avril 2026 comprend plusieurs de nos camarades de lutte : anciens de l’opposition politique, de la société civile, de la diaspora engagée (anciens activistes ou ex-politico-armés). Et pas des moindres! Combien êtes-vous exactement ? Un nombre suffisant pour constituer une masse critique. Assez important pour ne plus jouer les figurants.

Aujourd’hui, vous n’êtes plus isolés. Vous êtes entrés les uns après les autres, sans coordination, sans stratégie collective – certains par bonne volonté, d’autres par cupidité. Mais si vous ne prenez pas conscience de votre nombre et de votre force, le système vous absorbera un par un. Vous vous réveillerez à la sortie – comme tous ceux qui vous ont précédés – pour déclarer : « J’ai tout tenté, mais c’était impossible. »

Cette fois, il doit en aller autrement. Parce que vous êtes nombreux, vous pouvez créer un noyau de résistance et de révolte au sein même du gouvernement. À travers vous, c’est à tous ceux qui sont entrés avec la promesse implicite d’être utiles au peuple que je m’adresse.

Dans ce contexte, deux chemins s’offrent à vous– le second suppose une stratégie d’entrisme lucide

-       Le premier chemin est celui de l’absorption : on entre pour changer les choses, on finit par servir d’alibi. On se tait au nom du réalisme, on ajourne au nom de la méthode, on temporise au nom de la discipline. Puis, à la sortie, chacun raconte ses blocages – mais il est trop tard.

-       Le second chemin est celui de la présence utile. Entrer dans un gouvernement ne signifie pas s’y dissoudre. Participer ne signifie pas se renier. Servir l’État ne signifie pas forcément protéger l’immobilisme. Je vous prête cette idéologie de l’entrisme : introduire de la vérité dans la parole publique, de la volonté dans l’action, de la contradiction dans les zones de confort du système. Le système règne par la peur et le mensonge. Par votre présence, introduisez-y un virus: la vérité. La vérité sur l’état de vos départements et vos capacités à changer les trajectoires.

Comme le disait le sociologue Michel Crozier : « Un système fermé ne se réforme que sous la pression de ses propres contradictions internes et de la capacité des acteurs à les rendre visibles. » Alors, soyons lucides : les systèmes fermés paraissent solides, mais leur façade cache une fragilité intérieure faite d’ambitions dispersées, de frustrations contenues et de légitimités incomplètes. Le principal pilier – l’oligarchie militaire qui est quasiment intacte depuis l’ouverture de la transition– est elle-même en réalité traversée, plus que jamais, par des contradictions internes et peut plier sous une défiance citoyenne non revancharde. La peur est leur seule vraie arme. Sans elle, ils ne sont rien.

 


Aussi, je voudrais vous proposer ces cinq pistes de travail  pour, de l’intérieur, desserrer l’étau :

  1. Cartographiez les fragilités. Identifiez, au sein de l’appareil, ceux qui nourrissent une ambition légitime de reconnaissance. Beaucoup veulent laisser une trace, devenir des références dans leur domaine. Jouez sur cette aspiration pour créer des alliés objectifs, sans exiger d’eux une conversion immédiate.
  2. Rendez publics les blocages de manière ciblée. Ne dénoncez pas tout en vrac. Chaque semaine, un obstacle précis : un décret bloqué, une nomination clientéliste, un budget détourné. La lumière publique contraint le système plus que les murmures. Le cœur du pouvoir se plie au coût politique du blocage.
  3. Créez des solidarités transversales. Vous n’êtes pas seuls. D’autres ministres, hauts fonctionnaires ou cadres militaires partagent vos frustrations. Construisez des alliances discrètes sur des objectifs précis et limités – pas sur un front idéologique global.
  4. Utilisez le peuple comme levier d’obligation de résultat. Le peuple est votre meilleure arme. Rendez-lui compte régulièrement, publiquement. Faites de lui votre contrôleur de gestion.
  5. Ne vous isolez pas dans la pureté. Parfois, il faut accepter des compromis tactiques pour avancer sur l’essentiel. Mais fixez des lignes rouges : aucune complicité dans la répression, aucun blanc-seing sur la corruption, aucune signature sur un texte qui aggrave l’arbitraire et vous mettra le couteau à la gorge.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer votre mission personnelle tant les problèmes de la jeunesse sont criards et les ennemis de la jeunesse sont nombreux. Vous êtes ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Formation professionnelle. La jeunesse tchadienne n’attend ni formules consolatrices ni discours de thérapie nationale. Elle attend de vous cinq engagements publics :

  1. La vérité sur l’état réel de votre département : héritages, urgences, blocages, priorités, calendrier. Pas de langue de bois.
  2. Une communication de responsabilité : régulière, documentée, sobre – ce que vous annoncez, ce que vous obtenez, ce qui résiste.
  3. Un travail avec tous ceux qui, au sein de l’État, veulent être utiles, y compris ceux du système que vous pouvez « retourner » par leur ambition légitime. Y compris les syndicalistes qui veulent aussi contribuer par de meilleures conditions de travail pour leurs membres.
  4. Le refus d’être un visage neuf sur une vieille mécanique : refusez d’être l’alibi qui permet au régime de dire « Voyez, nous ouvrons le jeu. »
  5. Des résultats tangibles sur les critères lisibles de recrutement et d’octroi de bourses étrangères, la mobilité estudiantine, l’accès aux ressources en ligne, les conditions d’études supérieures ans nos provinces. Je me désole de voir nos enfants quitter leur domicile à 5h du matin dans la pénombre de nos rues non éclairés, pour quand même finir dans des bus bondés pour aller dans les amphithéâtres, tandis que le parc automobile de l’Etat et de la présidence de la République offre le visage d’un pays riche, par ses V8 rutilantes et de dernier cri.

L’heure n’est plus à l’élégance du commentaire, ni à la posture de l’intellectuel qui analyse tout et transforme peu. Être un intellectuel engagé, ce n’est pas produire une pirouette. C’est trouver des solutions, assumer des choix, nommer les obstacles, prendre des risques. Le peuple tchadien n’a plus besoin de témoins tardifs. Il a besoin d’hommes d’État à temps.

Pour contrecarrer les lignes directrices que je viens d’énumérer ils essayeront de vous opposer la solidarité gouvernementale. En vérité, il n’y a pas de solidarité dans un tel système, il n’y a que la loi du silence. La vraie solidarité gouvernementale que vous devrez désormais imposer c’est celle autour des visions de développement et des solutions. Imposez-vous précisément à ce niveau.

Considérez cette lettre comme une mise en mission républicaine et morale. Je vous mets en mission – vous et tous ceux qui veulent que leur passage au gouvernement soit autre chose qu’une parenthèse personnelle – pour répondre aux préoccupations de la jeunesse, pour parler vrai, pour rendre visibles les obstacles au changement, pour ne pas vous laisser neutraliser par le confort protocolaire, et pour contribuer à préparer le terrain d’une alternative globale pour le Tchad.

Cette alternative viendra. Mais en attendant sa pleine maturation, votre responsabilité est de ne pas ajouter de la déception à l’épuisement national.

Acceptez donc d’être en mission. Ne considérez pas votre ministère comme un poste, mais comme une plateforme. Ne gérez pas votre département – transformez le gouvernement et la gouvernance. N’attendez pas la sortie pour parler.

Et puisque vous êtes un homme de foi, permettez-moi de vous laisser avec cette parole d’espérance : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi ; Ta houlette et Ton bâton me rassurent. ».

Je ne crains aucun mal en disant la vérité. Soyez-en sûr, camarade grand frère, il ne s’agit pas de vallée de la mort dans votre cas, mais d’un simple décret, qui n’enlèvera ni honneur ni dignité – seulement quelques privilèges dont vous pouvez vous passer, quand sonnera la trompette.

Vous pouvez y arriver. Mais pas seul. Et pas dans le silence.

Fraternellement,
Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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