In Le Tchad des talents sacrifiés
Pour en finir avec l'État des faveurs et bâtir la République du mérite
Article IV
Dans l'Article I, nous avons établi le diagnostic fondateur : le Tchad dispose de cadres compétents, mais l'État les sacrifie au profit des réseaux de fidélité et de l'appartenance communautaire. Dans l'Article II, nous avons documenté les mécanismes concrets de cette confiscation — le clientélisme dans les recrutements, l'opacité des nominations et la marginalisation systématique du mérite malgré l’existence de lois. Dans l'Article III, nous avons analysé la création de l'Observatoire du Suivi des Ressources Humaines de l'État — un aveu officiel du dysfonctionnement — et montré pourquoi sa dépendance structurelle à la Présidence le condamne à l'impuissance: quatre ans d'existence, aucun rapport publié, aucune correction engagée. Cet article IV, le dernier, plonge dans les textes eux-mêmes pour révéler ce que la transition de Déby-père à Déby-fils a silencieusement effacé : les engagements sur l'équilibre régional, la représentation du genre et la rotation des cadres civils et militaires.
Ce qu'un texte retire en dit parfois plus que ce qu'il ajoute
Il ne s'agit pas ici d'idéaliser le passé. Le régime d'Idriss Déby Itno, le père, a été marqué par de graves injustices, par la concentration du pouvoir, par la confusion entre l'État, le parti et les réseaux de fidélité. Beaucoup de Tchadiens ont souffert de ce système. Beaucoup de cadres compétents y ont été marginalisés.
Mais il faut parfois regarder les textes avec froideur. Car les textes révèlent ce que les pouvoirs acceptent de reconnaître — et ce qu'ils choisissent, plus tard, d'effacer.
En janvier 2021, à quelques mois de sa disparition, le Maréchal Idriss Déby Itno signait un décret (decret 0003/PR/2021) qui allait beaucoup plus loin que la simple création d'un Observatoire technique. Ce décret restera l'un des derniers actes administratifs majeurs de son pouvoir. Quatre mois plus tard, il trouvait la mort dans des circonstances qui continuent d'alimenter analyses et interrogations. Nous n'en tirerons aucune conclusion hâtive — mais il restera troublant qu'un homme ayant dirigé le Tchad pendant trente ans choisisse, dans les tout derniers mois de son pouvoir, d'inscrire dans la loi des engagements sur l'équilibre régional et le genre que son successeur a depuis effacés.
Ce que le texte de 2021 disait
Le décret confiait à l'Observatoire la mission de suivre les carrières, d'élaborer un fichier national des ressources humaines, de proposer une meilleure utilisation des cadres, de faciliter le retour des compétences de l'étranger et de renforcer les capacités. Jusque-là, rien de particulièrement explosif — un outil technique de gestion.
Mais le texte allait beaucoup plus loin. Il confiait aussi à l'Observatoire la mission de veiller au respect des critères de régularité, de compétence, de genre, de représentation des différentes provinces du pays dans les nominations, ainsi qu'à la rotation des cadres civils et militaires.
Compétence. Genre. Provinces. Nominations. Rotation. Ces mots disent, noir sur blanc, que la gestion des cadres de l'État n'est pas seulement une affaire administrative. Elle est une affaire de justice nationale : la place des femmes, la représentation des territoires, la circulation des responsabilités, la lutte contre les fiefs administratifs et militaires. |
Et ce n'était pas seulement une rotation des cadres civils. Le texte parlait aussi des cadres militaires. Autrement dit, le décret engageait, au moins sur le papier, l'idée que même les responsabilités militaires les plus sensibles devaient pouvoir tourner — une manière, pour celui qui l'a écrit, de se détacher symboliquement de la logique des réseaux de fidélité communautaire qui avaient pourtant porté son propre pouvoir.
Autrement dit, même un régime autoritaire, contesté et critiqué, avait fini par inscrire dans un texte officiel qu'il fallait regarder les déséquilibres en face. C'est cela le paradoxe : Déby-père, malgré les pratiques de son système, avait laissé dans le texte une doctrine d'équilibre. Imparfaite, peut-être non appliquée — mais une doctrine tout de même. C'était un aveu. C'était peut-être aussi, dans l'esprit de son auteur, une promesse de rattrapage — adressée à l'histoire plus qu'à l'instant présent.
Ce que le texte de 2025 a retiré
En juillet 2025, à peine un an après son élection à la tête de l'État dans des conditions contestées, le fils d'Idriss Déby Itno choisit de maintenir l'Observatoire dans un décret révisant la structure des services de la Présidence de la République. Il n'est plus une structure ajoutée par un article « bis » : il devient une section clairement identifiée. Sur le plan institutionnel, on peut parler de consolidation.
Mais cette consolidation cache une régression politique.
Décret 1663/PR/2025 Le texte maintient les missions techniques : fichier national, suivi des carrières, plan d'utilisation des ressources humaines, placement des cadres dans les instances internationales, études prospectives, retour des compétences de l'étranger, formation, équité au recrutement. Il ajoute une mission nouvelle :veiller à la neutralité de la fonction publique. |
Mais dans cette formulation de 2025, les références au genre, à la représentation des provinces dans les nominations et à la rotation des cadres civils et militaires ont disparu.
Mission / Engagement | Décret de 2021 (Déby-père) | Décret 1663/2025 (Déby-fils) | |
Suivi des carrières & fichier national | Présent | Présent | |
Retour des compétences de la diaspora | Présent | Présent | |
Équité au recrutement | Présent | Présent | |
Genre dans les nominations | Présent | Effacé | |
Représentation des provinces | Présent | Effacé | |
Rotation des cadres civils et militaires | Présent | Effacé | |
Neutralité de la fonction publique | Absent | Ajouté | |
Le mot « neutralité » apparaît. Les mots « provinces », « genre » et « rotation » s'effacent. Ce n'est pas un détail. C'est un glissement politique. On peut légitimement se demander si cette suppression n'est pas aussi un aveu : celui qu'une véritable politique de rotation, y compris dans les plus hautes sphères de l'État civil et militaire, demeure aujourd'hui un horizon trop sensible pour être inscrit dans un texte officiel. |
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Neutralité et équilibre : deux questions différentes
On passe d'une logique qui nommait les déséquilibres à une logique qui parle de neutralité sans désigner les injustices concrètes. On passe d'une exigence de correction à une formule générale. On passe de l'équilibre visible à la neutralité abstraite.
Or le Tchad n'est pas un pays abstrait. Ses injustices ne le sont pas non plus.
Quand une région a le sentiment de ne pas compter dans l'État, ce n'est pas abstrait. Quand les femmes compétentes restent à distance des postes stratégiques, ce n'est pas abstrait. Quand les mêmes réseaux occupent durablement les mêmes positions, ce n'est pas abstrait. Quand des cadres deviennent intouchables parce qu'ils appartiennent au bon cercle, ce n'est pas abstrait.
La neutralité est nécessaire. Mais sans mesure des déséquilibres, elle devient un mot confortable. Elle permet de paraître moderne sans affronter les réalités que tout le monde connaît. Il ne faut pas confondre neutralité et silence.
La vraie neutralité protège l'État contre tous les partis, y compris le parti au pouvoir. Elle protège le fonctionnaire contre les pressions politiques, le citoyen contre l'administration partisane, la compétence contre l'allégeance. Mais pour être crédible, elle doit s'accompagner d'indicateurs publics : qui est nommé, sur quels critères, dans quelle région, avec quelle expérience, pour quel résultat attendu ? Quelle est la part des femmes ? Quelle est la rotation réelle des cadres ? Quels postes restent capturés par les mêmes réseaux ?
Sans réponses à ces questions, l'Observatoire n'observe pas la République. Il observe le silence. |
Une différence de philosophie politique qui en dit long sur ce qui attend le peuple
Le passage de Déby-père à Déby-fils révèle une chose choquante : le père avait inscrit l'équilibre dans le texte ; le fils a gardé l'Observatoire, mais a laissé disparaître les mots qui obligeaient à regarder les déséquilibres en face. Un pays aussi fragile que le Tchad ne peut pas construire sa paix sur des mots généraux. Il doit construire sa République sur des garanties concrètes. Il doit garantir son vivre-ensemble sur des engagements mesurables.
Déby-père semblait dire, au moins dans le texte : « il y a des déséquilibres, il faut les gérer. » Le pouvoir actuel semble dire : « parlons de neutralité, mais ne nommons plus les déséquilibres. »
Mais à la lumière de ce que nous avons montré dans l'article précédent — un Observatoire qui, en quatre ans, n'a strictement rien publié — il faut peut-être nuancer ce constat. Le choix de Déby-fils de conserver cet Observatoire n'est peut-être pas un choix fort, dans un sens ou dans l'autre. C'est peut-être, plus simplement, le choix le plus commode : garder une structure qui ne dérange personne, précisément parce qu'elle n'observe rien. Ce d'autant plus que les décrets qui sortent de la Présidence de la République portent tous, encore aujourd'hui, les marques du clientélisme communautaire, de la fidélité politique, loin des besoins de compétences pour mettre en œuvre le programme politique du chef de l'État. L'octroi de grades d'officiers supérieurs est profondément marqué par les patronymes, les recrutements à la fonction publique subissent toujours les influences des réseaux et l'opacité permise par des pratiques illégales de remplacement numérique. Au grand dam de jeunes sans réseaux.
Notre vision pour arrêter avec ce Tchad des talents sacrifiés
Un État juste ne cache pas ses nominations. Il les explique. Un État républicain ne nomme pas seulement ses fidèles. Il choisit les meilleurs. Un État fort ne craint pas la compétence. Il s'appuie sur elle.
Pour moi, une République juste n'est pas une République qui institutionnalise les appartenances, qui remplace le mérite par des quotas mécaniques, qui distribue l'État comme un gâteau entre régions ou communautés. Ce serait une autre manière d'affaiblir la République.
Pour moi, une République juste et moderne est l'inverse : une République du mérite assez juste pour que chaque citoyen sache que son origine ne sera ni un privilège ni une condamnation.
· La compétence devra rester le socle de la Nouvelle République que nous appelons de nos vœux.
· L'intégrité est la condition de la confiance que la Nation place dans ses cadres.
· Le résultat est l'obligation qui accompagne l'acceptation d'une charge.
Mais l'État doit aussi vérifier que le mérite n'est pas confisqué par les mêmes réseaux, les mêmes familles politiques, les mêmes cercles d'influence. D'où l'importance d'un Observatoire dans une République qui sort d'une longue période d'errements — un Observatoire qui, cette fois, observerait réellement.
Ce sur quoi le citoyen sentinelle du vivre-ensemble doit s'engager
D'abord, cette évolution des textes mérite d'être dénoncée — non par nostalgie du passé, non pour sanctifier Déby-père, non pour réduire le débat à une querelle familiale au sommet de l'État. Mais parce qu'elle révèle une régression silencieuse : la promesse d'équilibre a été remplacée par une neutralité sans mécanisme public de contrôle.
Ensuite, le Tchad n'a pas besoin d'une neutralité qui couvre les injustices. Il a besoin d'une neutralité qui libère la fonction publique de la peur, des réseaux et des confiscations — accompagnée d'un Observatoire qui publie, qui alerte, qui documente, et d'une procédure de nomination où chaque responsabilité publique soit justifiée par la compétence, l'intégrité et l'obligation de résultats.
Enfin, et c'est l'essentiel : le mérite ne doit pas être un slogan. Il doit devenir une règle. Et l'équilibre ne doit pas être un partage des postes. Il doit devenir la preuve que la République appartient à tous. |
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique