Avant-propos
J'ai commencé à m'intéresser à la question du coût du crédit il y a quelque temps, à la lecture du rapport de la BEAC consacré à l'évolution des taux débiteurs pratiqués par les établissements de crédit dans la CEMAC au premier trimestre 2026. Les données que j'ai progressivement rassemblées m'ont permis de me forger une première conviction sur les difficultés d'accès au financement et sur la place, encore trop réduite, du crédit dans notre économie.
Puis l'actualité m'a conduit à approfondir cette réflexion. À la faveur de l'audience accordée, le 24 juillet 2026, par le président de la République au gouverneur de la BEAC — dans le prolongement de plusieurs réunions des responsables économiques et financiers de la CEMAC tenues à N'Djamena, avec un intérêt particulier porté au Tchad —, mon attention s'est fixée sur une fragilité décisive : le niveau préoccupant des créances douteuses dans le système bancaire tchadien.
Pourquoi cette question est-elle devenue si importante ? Que révèle-t-elle de l'état de notre économie, du fonctionnement de nos banques et des difficultés qu'éprouvent les entreprises et les ménages à accéder au crédit ? Les éléments que j'ai découverts en creusant le sujet méritent, me semble-t-il, d'être portés au débat public.
C'est donc avec cette analyse que j'inaugure une nouvelle série : « Contribution au débat économique national ».
L'accès au crédit n'est en effet pas une affaire d'experts : c'est une question de dignité, d'emploi et de souveraineté économique. Quand une jeune diplômée ne peut pas financer son atelier, quand un agriculteur ne peut pas équiper sa ferme, quand une commerçante doit renoncer à s'agrandir, c'est tout le pays qui se prive de ses propres forces. Ce document, fondé sur les données les plus récentes de la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) et des grandes institutions internationales, cherche moins à désigner des responsables qu'à comprendre des mécanismes et à proposer des solutions. Il est offert au débat public, dans l'espoir d'aider à faire du crédit un levier pour tous les Tchadiens.
En bref
Le crédit bancaire au Tchad présente quatre traits : il est cher (et plus cher qu'il n'en a l'air), concentré sur quelques grandes entreprises et l'État, rare au regard de l'économie, et bref (presque jamais à long terme). Mais le paradoxe le plus frappant est ailleurs : les banques ne manquent pas d'argent — elles en regorgent — et pourtant elles prêtent peu. Comprendre pourquoi cette liquidité ne se transforme pas en crédit productif est le cœur de cette note.
Quatre chiffres. Au Tchad, les frais représentent en moyenne 55 % du coût d'un crédit ; seuls 20 % des adultes ont un compte ; le crédit privé équivaut à environ 4 % du PIB (parmi les plus bas du monde) ; et 88 % des emplois sont informels — or l'informel n'a presque pas accès au crédit.
La note montre aussi que ce n'est pas une fatalité : l'UEMOA, qui partage la même monnaie et le même ancrage à l'euro, finance bien mieux ses PME et son économie. Le problème tient donc moins à la monnaie qu'à la structure du marché, au comportement des banques et au rôle ambivalent de l'État.
PARTIE I — LE DIAGNOSTIC : un crédit cher, concentré, rare et bref
1. Cher : le vrai prix du crédit
Quand on emprunte, on regarde le « taux d'intérêt » affiché. Mais la facture réelle comprend bien d'autres lignes : frais de dossier, commissions, assurances, frais de tenue de compte, taxes. L'addition complète de tous ces elements porte un nom : le Taux Effectif Global (TEG). C'est lui qui dit le vrai coût.
Au Tchad, sur le coût total d'un prêt, l'intérêt ne pèse en moyenne que 45 % : les 55 % restants sont des frais. C'est unique en zone CEMAC, où la moyenne est inverse. Pour certains emprunteurs publics, les frais atteignent près de 90 % du coût – c’est le cas de l’Administration publique au Tchad, une exception.
Cas du Tchad
Une image : un billet d'avion à « 50 000 FCFA » qui, taxes et services ajoutés, vous est facturé 110 000 FCFA. Le prix affiché n'était pas le vrai prix.
Le coût caché : les paiements informels
À ces frais officiels peut s'ajouter un coût invisible et illégal : un paiement « sous la table » qu'un agent du service des crédits d’une banque réclame parfois pour faire avancer un dossier. Ce paiement n'est écrit nulle part et n'entre dans aucune statistique. Le contexte y est propice — sur l'indice mondial de la corruption, le Tchad se classe 157e sur 182 pays. Conséquence : le coût réel du crédit dépasse sans doute le TEG officiel, et le crédit va à « qui paie ou qui connaît quelqu'un » plutôt qu'au meilleur projet. Il s'agit d'une analyse structurelle : aucune institution ni personne n'est visée, et ce coût caché reste, par nature, non mesuré.
2. Concentré : à qui va le crédit
Le crédit n'est pas réparti également. La quasi-totalité va aux entreprises, très peu aux ménages, et l'essentiel aux grandes entreprises et aux marchés de l'État. Une grande partie de ce que les banques comptabilisent au Tchad n'est d'ailleurs pas de l'argent décaissé, mais des garanties de marchés publics (cautions), ce qui gonfle les chiffres et fait paraître le coût moyen trompeusement bas.
L'angle mort : l'informel, là où se créent les emplois
Voici la contradiction la plus lourde de sens. Au Tchad, environ 88 % des emplois sont informels ; en Afrique subsaharienne, l'informel fait vivre plus de 70 % de la population active et génère, dans des pays voisins, l'essentiel des créations d'emplois. C'est donc là — petits commerces, artisanat, agriculture, transport, services — que se crée le plus d'emplois.
Or c'est précisément ce secteur qui n'a presque aucun accès au crédit bancaire : pas de comptes, pas de garanties classiques, pas d'historique, pas de papiers. La microfinance, qui le sert en partie, reste minuscule (son bilan ne pèse qu'environ 8 % de celui des banques). Le système finance donc ce qui crée le moins d'emplois et délaisse ce qui en crée le plus : c'est un gisement d'activité laissé en jachère, et une majorité de femmes en première ligne.
3. Rare : un crédit minuscule au regard de l'économie
Rapporté à la richesse produite, le crédit privé tchadien représente environ 4 % du PIB, contre une moyenne mondiale supérieure à 50 %. Le Tchad figure parmi la poignée de pays au crédit le plus rare de la planète, et seuls 20 % des adultes ont un compte, contre 90 % au Kenya ou 81 % en Afrique du Sud.
Pays / zone | Crédit privé / PIB | Adultes ayant un compte |
Tchad | ≈ 4 % | 20 % |
CEMAC (moyenne) | ≈ 6 % | faible |
UEMOA (Afrique de l'Ouest) | ≈ 11 % | — |
Kenya | 17 % | 90 % |
Maroc / Maurice | 52 % | Maurice 89 % |
Afrique du Sud | 61 % (90 % tous prêteurs) | 81 % |
Moyenne mondiale | ≈ 52-56 % | 79 % |
Source : Banque mondiale, Global Findex 2025 (possession de compte) ; FERDI / Banque mondiale, crédit au secteur privé en % du PIB (≈ 2023) ; BEAC pour le Tchad. Le ratio « 90 % tous prêteurs » de l'Afrique du Sud inclut les prêteurs non bancaires.
À cette rareté s'ajoute une fragilité : selon le FMI, fin 2023, près d'un tiers des prêts au Tchad (31,5 %) n'étaient pas remboursés normalement, et le secteur bancaire manquait de fonds propres — ce qui pousse les banques à prêter encore moins, et seulement aux plus sûrs.
4. Bref : le crédit finance le présent, pas l'avenir
Un crédit peut être court (quelques mois) ou long (10 à 25 ans, pour une maison, une usine, une plantation), en fonction de la durée accordée pour rembourser totalement. La part du long terme dit si un système finance l'avenir ou seulement le quotidien. Sur ce critère, l'Afrique se sépare nettement.
Zone / pays | Long terme (% des nouveaux crédits) | Crédit hypothécaire / PIB |
CEMAC | ~4-5 % | < 1 % |
— Tchad | 4,8 % | < 1 % |
— Gabon | 1,9 % | < 1 % |
UEMOA | ~10-12 % | faible |
Maghreb (Maroc / Tunisie) | — | 18 % / 9 % |
Afrique australe (Afr. du Sud) | — | 34 % |
Autres (Nigeria, Ghana, Kenya…) | très faible | < 1 % |
Source : BEAC, rapport du 1er trimestre 2026 (CEMAC, Tchad, Gabon) ; BCEAO (UEMOA) ; Making Finance Work for Africa / Banque mondiale (crédit hypothécaire en % du PIB).
La CEMAC ferme la marche : à peine 4-5 % de long terme, contre 10-12 % en UEMOA et un crédit immobilier qui, en Afrique du Sud, représente à lui seul ~60 % de l'encours. Prêter longtemps exige des ressources stables, des garanties qu'on peut faire valoir, de la stabilité et un marché profond — autant d'atouts que le Tchad n'a pas encore.
PARTIE II — POURQUOI ? Les racines du paradoxe
5. Le cœur du problème : pourquoi l'argent ne devient pas crédit
Voici le paradoxe central. Les banques de la sous-région ne manquent pas de liquidités — elles en ont trop. On parle de « surliquidité » : des réserves dormantes (de l'ordre de 1 450 milliards FCFA d'excédent) que les banques accumulent au lieu de prêter. Le FMI l'a souligné, et la Banque centrale en est venue à « stériliser » ces réserves oisives. La vraie question n'est donc pas « manque-t-on d'argent ? » mais « pourquoi cet argent ne se transforme-t-il pas en crédit productif ? »
Cinq raisons, qui se renforcent mutuellement peuvent être évoquées:
• Prêter est risqué. Avec près d'un tiers de prêts non remboursés, des garanties difficiles à saisir et peu d'information sur les emprunteurs, le risque est élevé — les banques s'abstiennent.
• Une alternative plus sûre existe. Pourquoi prêter à une PME risquée quand l'État emprunte en grande quantité et rembourse sûrement ? Les banques placent leur argent en titres publics (de 1 000 milliards FCFA en 2018 à près de 5 800 en 2022) plutôt qu'au secteur privé. On parle d’éviction.
• Peu de concurrence. Sur chaque marché national, deux ou trois banques dominent. Sans pression concurrentielle, elles n'ont pas besoin de courir après de nouveaux emprunteurs (voir section 6).
• Le régime monétaire. L'ancrage à l'euro et la libre circulation des capitaux permettent de placer la liquidité en lieu sûr plutôt que de l'engager dans un crédit local risqué (voir section 8).
• Des projets « bancables » rares. Informalité, papiers manquants, climat des affaires difficile : du côté de la demande aussi, les dossiers solides sont peu nombreux.
La comparaison éclaire tout : dans les marchés profonds (Afrique du Sud, Maroc), les banques transforment leur liquidité en crédits longs. En CEMAC, la même liquidité dort ou finance l'État. La surliquidité n'est pas un mystère : c'est le résultat logique d'incitations qui rendent le non-crédit plus rentable et plus sûr que le crédit. La changer suppose de changer ces incitations.
6. Des banques peu poussées à prêter
Il ne s'agit pas de faire le procès des banques, mais de comprendre leur logique. On les présente souvent comme prudentes par nécessité ; c'est en partie vrai, mais incomplet : leur comportement relève aussi d'un choix stratégique rationnel dans un marché peu concurrentiel.
Le marché est un oligopole de fait : la zone compte 55 banques, mais sur chaque marché national deux ou trois acteurs concentrent l'essentiel (au Tchad, les deux premières banques pèsent près des deux tiers du crédit). Les barrières à l'entrée sont élevées, et la recherche montre qu'un durcissement de ces barrières se traduit directement par des taux plus élevés. Moins de concurrence, c'est moins d'incitation à baisser les prix et à prospecter de nouveaux clients.
S'y ajoute une stratégie d'évitement du risque : les banques préfèrent les placements sûrs (titres d'État, trésorerie), sélectionnent les clients les plus solides et délaissent PME, ménages et informel. Le résultat ? Elles sont très rentables tout en prêtant peu : leurs profits ont atteint près de 450 milliards FCFA en 2024 et leur rendement dépasse de loin celui des banques de la zone euro. Une rentabilité élevée sur un petit volume de crédit ressemble davantage à une rente qu'à un financement actif de l'économie.
7. Pourquoi tant d'impayés ?
Fin 2023, près d'un tiers des prêts au Tchad (31,5 %) n'étaient pas remboursés normalement — presque le double de la moyenne CEMAC. Pourquoi tant d'impayés ? La réponse tient moins à des « mauvais payeurs » privés qu'à un enchaînement qui part de l'État.
Le crédit tchadien est massivement adossé à l'État et aux marchés publics. Le circuit est simple: l'État commande des travaux et des fournitures ; l'entreprise emprunte à la banque pour les exécuter ; l'État paie en retard — ou pas du tout ; l'entreprise ne peut plus rembourser ; le prêt devient une créance douteuse. La santé des banques est donc arrimée à la discipline de paiement de l'État. Le régulateur lui-même (COBAC) le confirme : la hausse des impayés vient de la fragilité budgétaire des États et de l'accumulation d'arriérés, surtout dans le pétrole, le bâtiment et l'hôtellerie.
A cette fragilité budgetaire – malheureusement non reconnue par les Autorités, il faut ajouter la concentration du crédit (la défaillance d'un seul secteur ou d'un gros client suffit à faire bondir les impayés), des banques publiques sous-capitalisées, une information de crédit encore naissante et un recouvrement lent. Et c'est là que la boucle se referme : échaudées par ces impayés, les banques préfèrent placer leur argent en titres d'État plutôt que de prêter au privé — ce qui nourrit la surliquidité et l'éviction décrites plus haut. Rompre ce cercle suppose d'abord que l'État paie ses fournisseurs à temps.
8. L'État face à ses rôles contradictoires
L'État occupe dans le crédit une position ambivalente, en jouant simultanément quatre rôles qui se contredisent :
• Garant. Il promet (ou est appelé à créer) des fonds de garantie pour encourager les banques à prêter au privé.
• Régulateur. Via la Banque centrale et la COBAC, il fixe les règles, plafonne l'usure et prône la transparence.
• Émetteur de titres. Il émet massivement de la dette que les banques achètent — ce qui absorbe la liquidité et « évince » le secteur privé.
• Premier emprunteur. Il est le client le plus gros et le plus sûr des banques, qui préfèrent donc lui prêter à lui plutôt qu'aux entreprises.
À cela s'ajoute parfois un cinquième rôle, propriétaire : l'État détient des banques publiques souvent fragiles (au Tchad, deux d'entre elles sont en restructuration ; au Cameroun, une grande banque vient d'être nationalisée). La contradiction est manifeste : comme emprunteur et émetteur, l'État absorbe le crédit qu'il dit vouloir, comme garant et régulateur, favoriser. Cette tension n'est pas propre à un gouvernement : elle est inscrite dans la structure même du système — et c'est précisément pourquoi elle peut être réformée.
9. La monnaie : le franc CFA et l'ancrage à l'euro
On ne peut pas parler du crédit sans parler de la monnaie. Le franc CFA repose sur quelques principes : un ancrage fixe à l'euro, la libre circulation des capitaux avec la zone euro, et une garantie de convertibilité du Trésor français. Ce régime a deux effets sur le crédit.
D'une part, il contraint la politique de taux : pour défendre la parité et ses réserves, la BEAC ne peut pas mener une politique de taux librement expansionniste. D'autre part, la libre transférabilité permet aux capitaux de partir vers la zone euro ou de préférer des placements sûrs à l'étranger plutôt qu'un crédit local risqué — un canal qui peut alimenter la surliquidité et la fuite des capitaux.
Ce régime nourrit un débat de souveraineté légitime : pour ses détracteurs, l'ancrage à un euro fort pénalise les exportations, favorise les importations et « draine » l'épargne africaine ; pour ses défenseurs, la parité fixe apporte la stabilité, limite l'inflation et la spéculation, et la fuite des capitaux tient surtout à la crainte de dévaluation, non au régime lui-même.
Une nuance décisive : l'UEMOA partage exactement la même monnaie et le même ancrage à l'euro, et finance pourtant bien mieux son économie. La monnaie est donc une contrainte commune, pas l'explication des faiblesses propres à la CEMAC. Le débat monétaire est important, mais il ne saurait servir d'alibi au sous-financement.
10. Deux unions, deux résultats : la CEMAC face à l'UEMOA
La meilleure preuve que rien n'est inéluctable, c'est l'union jumelle. Même franc CFA, même ancrage, même garantie — et pourtant l'UEMOA fait nettement mieux sur presque tous les plans.
Indicateur | CEMAC | UEMOA |
Taux directeur (banque centrale) | 4,75 % | 3,00 % |
Coût du crédit | TEG 12,38 % (tout compris) | ~6,8 % (hors frais) |
PME / MPME dans le crédit aux entreprises | 22,5 % | 52 % |
Long terme (% des nouveaux crédits) | ~4-5 % | ~10-12 % |
Crédit privé / PIB | ~6 % | ~11 % |
Source : BEAC, rapport du 1er trimestre 2026 ; BCEAO, Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024 (juillet 2025) ; FERDI / Banque mondiale (crédit/PIB). Les coûts ne sont pas strictement comparables : le TEG de la CEMAC inclut les frais, le taux de l'UEMOA en est exprimé hors frais.
L'UEMOA applique aussi un plafond légal de l'usure plus lisible (le coût total d'un crédit bancaire ne peut dépasser 14 % depuis juin 2026, sous peine de sanction), publie des grilles de tarifs harmonisées et impose des services bancaires de base gratuits - cela change tout. Surtout, ses PME captent plus de la moitié du crédit aux entreprises, contre moins d'un quart en CEMAC. La différence ne vient donc pas de la monnaie, mais de la concurrence, de la gouvernance, de la moindre dépendance au pétrole et du comportement de l'État. Autrement dit : la CEMAC peut faire mieux, car son voisin le fait déjà.
PARTIE III — QUE FAIRE : des solutions priorisées
11. Un programme, par ordre de priorité
Un crédit cher, rare, concentré et bref freine l'emploi, l'investissement et la diversification. Voici comment y remédier, du plus rapide au plus structurel.
A. Gains rapides (0–12 mois) — peu coûteux, fort effet
• Rendre gratuit les services bancaires de base (tenue de compte, frais de dossier, etc.). Supprimer les sources alternatives de recettes pour les banque les pousse à chercher de recettes au cœur de son metier qui est de prêter.
• Créer un Observatoire national du crédit. Une structure légère qui publie chaque trimestre, en accès libre, le coût réel du crédit (intérêt et frais séparés) par banque et par type de client, la répartition du crédit, les délais et les taux de refus. Rendre ces chiffres publics crée une pression par la transparence et arme citoyens, PME et journalistes. C'est la mesure-phare : peu coûteuse, immédiate, et elle éclaire toutes les autres.
• Imposer un prix unique « tout compris ». TEG affiché en clair, barème comparatif des banques, simulateur par SMS et internet.
• Numériser la demande de crédit. Dépôt et décision tracés de bout en bout, pour supprimer les arrangements de guichet et les paiements informels.
• Activer pleinement le fichier de crédit (BIC). Récompenser les bons payeurs par un meilleur accès et un meilleur taux.
B. Réformes structurelles (1–3 ans)
• Un Fonds national de garantie partagée. L'État prend une part du risque pour les PME, les jeunes, les agriculteurs et l'informel : ainsi, la banque osera prêter, le TEG baissera.
• Réformer les garanties. Registre électronique des sûretés mobilières (gager un stock, un véhicule, du matériel), accélération des titres fonciers (urbain et rural) et des délais de saisie.
• Désamorcer l'éviction par l'État. Plafonner la part des titres publics dans les bilans bancaires, allonger leur maturité, améliorer la signature publique, et orienter une partie de l'épargne vers le privé — passer de l'éviction à l'entraînement.
• Raviver le marché interbancaire et la concurrence. Faire circuler la surliquidité des banques excédentaires vers les autres, et abaisser les barrières à l'entrée pour stimuler la concurrence.
C. Paris innovants (moyen terme)
• Donner un historique de crédit à l'informel. Utiliser le mobile money et les factures d'eau, d'électricité et de téléphone pour évaluer ceux qui n'ont jamais emprunté — la clé pour financer enfin le secteur qui crée le plus d'emplois.
• Le crédit sur récolte. Le récépissé d'entrepôt : l'agriculteur gage son stock entreposé et certifié pour obtenir un crédit de campagne.
• Financer le long terme. Facilité de refinancement dédiée, mobilisation de l'épargne de retraite et d'assurance, obligations « diaspora », refinancement hypothécaire.
• Assainir et verdir. Marchés publics numériques et transparents (e-procurement) ; lignes de crédit vertes garanties pour l'adaptation au climat au Sahel.
Conclusion
Le crédit tchadien est aujourd'hui cher, rare, concentré et bref — et, paradoxe central, les banques disposent de liquidités qu'elles ne transforment pas en financement productif. Ce n'est pas une fatalité : l'union voisine, à monnaie identique, fait mieux. Le problème est structurel, et donc réformable.
Remettre l'argent au travail suppose de la transparence, un partage du risque, plus de concurrence et une innovation au service du plus grand nombre — à commencer par celles et ceux que le système ignore aujourd'hui : les ménages, les petites entreprises et l'immense secteur informel, là où se crée l'essentiel des emplois. Faire du crédit un droit que l'on peut saisir, et non un privilège réservé à quelques-uns, est l'une des clés de la prospérité partagée et de la souveraineté économique du Tchad.
Précautions méthodologiques et limites
Par souci de rigueur et de transparence, voici les limites assumées de cette analyse :
• Comparaisons de coûts. Les coûts du crédit de la CEMAC correspondent au TEG (tout compris), tandis que certaines comparaisons internationales portent sur le taux d'intérêt seul, hors frais ; ces écarts de définition ont été signalés là où ils comptent.
• Le coût caché n'est pas chiffré. Il n'existe pas de mesure des paiements informels propre au Tchad — précisément parce qu'ils sont dissimulés. On en décrit le risque structurel, pas un montant.
• Des données de millésimes différents. Rapport BEAC (1er trimestre 2026), inclusion (2024), crédit/PIB (≈ 2023) : ce sont des ordres de grandeur robustes, pas des comparaisons à la décimale.
• Le PIB pétrolier minore certains ratios. Dans les pays pétroliers, le crédit/PIB est tiré vers le bas par un PIB gonflé par la rente ; le Tchad reste néanmoins très bas sur toutes les mesures.
• Microfinance et demande sous-explorées. La microfinance (qui sert une partie de l'informel) et les contraintes de demande (qualité des projets, climat des affaires) mériteraient une étude dédiée.
Bibliographie
Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC). Évolution des taux débiteurs pratiqués par les établissements de crédit dans la CEMAC, 1er trimestre 2026.
Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO). Rapport sur les conditions de banque dans l'UEMOA en 2024, juillet 2025.
Conseil des Ministres de l'UMOA. Décision n°19 du 29 décembre 2025 fixant le taux de l'usure dans les États membres de l'UMOA (TAEG bancaire à 14 %, applicable au 1er juin 2026).
Banque mondiale. The Global Findex Database 2025.
Banque mondiale / FERDI. Crédit au secteur privé (% du PIB), bases de données, ≈ 2023.
Banque mondiale. Tchad — Vue d'ensemble et Mémorandum économique (emploi informel ≈ 88 %).
Fonds monétaire international (FMI). Tchad — Consultations au titre de l'article IV, 2024 (créances douteuses 31,5 % fin 2023 ; sous-capitalisation du secteur bancaire).
Fonds monétaire international (FMI) / BEAC. Travaux et communiqués sur la surliquidité structurelle du système bancaire de la CEMAC.
Commission bancaire de l'Afrique centrale (COBAC). Rapport annuel 2024 (résultat net des banques de la CEMAC).
Direction générale du Trésor (France). Le secteur bancaire en Afrique centrale (exposition souveraine, excédent de liquidité, marché interbancaire).
Making Finance Work for Africa (MFW4A) / Banque mondiale. Housing Finance in Africa (crédit hypothécaire en % du PIB).
Transparency International. Indice de perception de la corruption, 2024-2025.
McKinsey & Company. Global Banking Annual Review / panorama des banques africaines, 2024-2025.
Association Europe Finances Régulations (AEFR). Les barrières à l'entrée expliquent-elles le comportement des banques dans la CEMAC ?
FERDI — S. Guillaumont Jeanneney & P. Guillaumont. Quel avenir pour les francs CFA ?
Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique